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1 juin 2018
Natalie Prass : « J’ai besoin de savoir que je peux inspirer d’autres filles comme moi »
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Natalie Prass : « J’ai besoin de savoir que je peux inspirer d’autres filles comme moi »

Trois ans après son premier disque pop-soul, la jeune musicienne américaine de retour à Richmond en Virginie, où elle a grandi, sort son deuxième album The Future and The Past. Un disque plus groovy et plus politique, résolument féministe, en réponse à l’élection de Donald Trump. Natalie Prass refuse de céder à l’appel d’un nouveau disque de rupture, et ose prendre la parole sur des sujets brûlants concernant les femmes, la sororité, l’empowerment féminin dans le monde de la musique, le tout sur un ton manifestement provocateur.

Votre nouvel album était presque terminé, mais l’élection de Trump vous a poussé à tout remettre à plat. Pourquoi ? Qu’aviez-vous besoin d’exprimer ?

J’ai écrit beaucoup de chansons en 2016, principalement des chansons de rupture, parce que je sortais d’une relation intense, et puis il y a eu les élections américaines. Je me réjouissais déjà d’avoir une femme présidente, pas seulement parce que c’est une femme, mais parce qu’on aurait connu la présidence la plus progressiste de l’histoire. Sauf que Trump a été élu ! J’étais inconsolable, désespérée de voir que notre pays s’était tourné vers cet homme inexpérimenté ! J’avais l’impression d’être étrangère à mon propre pays, et pire, je me suis rendu compte que mon pays ne respectait pas les femmes. Ca a fait remonter quelques ressentiments que j’avais enfouie, comme de choisir un métier qui m’a fait graviter dans une énergie très masculine. Je ne pouvais pas laisser passer une occasion de m’exprimer. Surtout que mes albums préférés sont très politiques ! Je m’en serais voulu de ne pas participer au débat. Je ne voulais pas d’un album banal. J’ai finalement remplacé la moitié des chansons déjà écrites par des nouvelles. Un album se doit d’être une capture d’écran d’un moment de vie. Pour moi, l’élection de Trump a été cruciale, je devais en parler.

Quels sont ces albums politiques qui vous ont inspiré ?

This Is My Country de The Impressions est probablement mon album préféré. J’aime tous les albums de Stevie Wonder parce qu’ils sont tous très engagés. J’aime Strange Fruit de Nina Simone, What’s going on ? de Marvin Gaye, et même si je ne comprends pas complètement les paroles, Tropicalia de Gilberto Gil et Caetano Veloso.

Trump a eu des propos très violents sur les femmes, notamment quand il parlait de « les attraper par la chatte ». Que pourrions-nous craindre pour leur avenir aux Etats-Unis ?

C’est effectivement un sujet qui me préoccupe. Je me suis demandé quel message on envoyait à la jeune génération… Qu’un homme puisse utiliser cet affreux jargon pour parler des femmes – mais pas seulement, parce qu’il est aussi très violent à l’égard des handicapés et des minorités – et soit toujours président, c’est navrant ! L’ignorance dans ce pays a toujours existé mais comment a-t-on pu en arriver là ? Ça me brise le cœur ! C’est un tel manque de respect, pourtant on dirait que les gens s’en moquent. Tout est affaire de pouvoir, d’argent, d’égo… J’ai envie de rester optimiste quand je vois le mouvement #marchforourlives par exemple. Ces jeunes gens qui prennent la parole, c’est très inspirant. J’ai hâte qu’ils grandissent (sourire) !

Parler ouvertement de politique, vous auriez pu l’imaginer il y a quelques années ?

Non, pas vraiment. J’étais très impliquée dans le mouvement Black Lives Matter sous la présidence d’Obama. J’avais l’impression qu’on était sur la bonne voie, mais l’élection de Trump me fait dire le contraire. Si j’ai réagi de manière aussi passionnée à son élection, je ne devais pas être la seule. C’est ce qui m’a encouragé à prendre la parole, mais j’avais besoin de la musique pour exprimer ce que je ressentais, comme je l’ai toujours fait. J’ai été élevée à la dure, par des parents très stricts, très rigides, qui ne sont pas de grands sensibles, même si je n’ai jamais manqué d’amour. Plus jeune, la musique m’a soigné. J’en avais besoin pour survivre dans ma relation aux autres et me faire des amis. C’est toujours vrai.

Pour autant, vous refusez de céder au négativisme ?

Oui, c’est vrai. La colère, la frustration, n’aident personne et encouragent l’isolement. C’est contre-productif, comme dans l’amitié ou les relations amoureuses. Je voulais que le message soit simple à appréhender pour qu’on puisse en profiter, chanter et danser dessus. C’était un défi pour moi d’arriver à faire de la feel good music.

Dans Sisters, vous encouragez les femmes à se rassembler, à s’entraider. Que vous évoque le mot « sororité » ?

C’est essentiel, maintenant plus que jamais, d’encourager les femmes à faire front commun, et de soutenir celles qui réussissent plutôt que de les enfoncer. On doit être fières de ce que nous sommes. Quand j’étais gamine, je jouais dans un groupe de mecs. Je les aimais beaucoup, ils n’étaient pas du tout machos, pourtant j’ai cru devoir jouer leur jeu, parler comme eux, m’habiller comme eux pour qu’ils m’acceptent.  Je crois n’avoir aucune photo de moi avec mes copines, bien habillée et bien coiffée. Elles étaient un peu comme moi, un peu garçon manqué, un peu arty, un peu punk. On se serrait les coudes ! Je suis toujours en contact avec mon côté masculin parce que je veux survivre dans ce métier. C’est vraiment un job étrange (rires). Aujourd’hui, la frontière entre les genres est floue et plus acceptée que jamais, mais quand j’étais plus jeune, ce n’était vraiment pas le cas, croyez-moi ! Avec le recul, je pensais que j’étais plus faible qu’un homme simplement parce que j’étais une femme. C’était ancré en moi, dans mon éducation, dans ma culture. Pleurer devant un film m’était impossible à l’époque, parce que ça m’aurait empêché d’être forte, et c’est ce que je voulais le plus au monde. C’est ridicule quand j’y pense (rires).

Vous avez poursuivi votre apprentissage de la musique en emménageant à Nashville, après l’université. La concurrence entre musiciens y était très présente. Vous évoquiez dans nos colonnes le name dropping, les critiques, les jalousies…

Oui j’en ai beaucoup souffert. Là où j’ai grandi, j’étais la seule fille à faire de la musique, mais pas à Nashville. J’ai dû travailler dur pour être au niveau. Je devais être la meilleure à la guitare, aux claviers, écrire de meilleures chansons, être une meilleure chanteuse. J’y ai développé mon jeu, mon son, mon style. J’étais persuadée de devoir inventer ma propre manière de faire des chansons pour percer. Nashville m’a fait un bien fou, mais c’était aussi très frustrant de voir les gens de mon âge partir en tournée, décrocher des contrats discographiques, pendant que moi je restais là à m’entraîner sans relâche. Je me sentais vraiment inadaptée. J’étais jalouse et déprimée de ne pas être aussi douée. Tout le monde y arrivait sauf moi. J’ai cru que ça n’était pas fait pour moi. Il m’arrive encore de ressentir de la jalousie, mais je sais comment la gérer, de manière saine et sereine. Si une femme est meilleure que moi, je suis en extase. Je crois profondément en l’expression « If you shine, I shine ».

Comment appréhendez-vous la solidarité féminine au quotidien dans votre métier ?

Je produis l’album de mon amie irlandaise Chanele Mc Guinness. Je crois beaucoup en elle. J’adore ses chansons et sa voix. Quand Mat (ndlr., Matthew E. White, patron du studio et label Spacebomb) a produit mon premier album, je n’avais pas d’argent, et je me demandais comment j’allais concrétiser ce projet. Il m’a invité à Richmond, il m’a proposé son aide, et on a enregistré l’album ensemble. Je vivais encore à Nashville à l’époque et lui venait de créer son label, le timing était parfait ! C’est pourquoi j’ai proposé à Chanele de produire son album gratuitement, moi aussi. Quand j’avais 20 ans, je devais faire mes preuves et me prouver que je pouvais le faire, que la musique pouvait devenir un métier. J’ai travaillé très dur. Mais maintenant que tout ça est derrière moi, j’ai envie de montrer l’exemple. J’ai besoin de savoir que je peux inspirer d’autres filles comme moi. Pour ma première télé sur le plateau du SNL en mars dernier, je n’ai pas cessé de penser à toutes les jeunes filles qui se reconnaîtraient en moi, ça m’a rendu très heureuse.

Etes-vous féministe ?

C’est une question ?! J’ai appris ce qu’était le féminisme quand j’étais au collège. Et je me suis : « Il y a enfin un mot pour ça ! » Parce que j’étais tellement en colère quand j’étais petite, sans doute à cause de l’environnement dans lequel j’ai grandi. Je savais que les femmes pouvaient faire absolument ce qu’elles voulaient. Quand j’ai enfin appris ce qu’était le féminisme, j’ai joué la carte à fond. Je faisais mes fringues, je ne me rasais plus, je ne me maquillais plus, j’avais envie de le crier haut et fort et d’entrer en rébellion contre la société. Ce n’était pas du goût de mes parents qui étaient simplement vieux jeu (rires).

Comment évolue le débat féministe aux Etats-Unis ?

On en parle de plus en plus dans le débat public. Il y a quelques années, quand on disait qu’on était féministe, les gens pensaient qu’on n’aimait pas les hommes, qu’on était en colère et qu’on ne prenait pas soin de nous (rires). Aujourd’hui, les mentalités ont évolué. Ce n’est plus un gros mot. Les gens sont plus ouverts. On peut être qui l’on veut. Les réseaux sociaux sont là pour vous le rappeler ! Pour moi, les femmes ont vraiment le pouvoir de tout changer. Certaines se sont battues pour qu’on ait des droits. Il faut continuer de se battre pour être payées autant que les hommes par exemple, mais aussi pour tout ce qui nous semble anormal, sans pour autant se concentrer sur les questions relatives aux femmes. C’est ça aussi le féminisme. Il est de notre devoir de s’intéresser à tout et d’être à l’écoute de ce qui nous entoure. C’est une qualité très féminine. On a cette capacité particulière à comprendre ce qui nous touche, parce qu’on est très émotives. Ça n’est pas négatif. C’est une force au contraire !

Aimeriez-vous entendre davantage les hommes s’exprimer sur tous ces sujets ?

Les gars qui ont joué sur l’album de Chanele se demandaient ce qu’ils étaient censés dire ou faire maintenant, après les retombées de l’affaire Weinstein notamment. Honnêtement, je trouve ça formidable (rires). C’est encourageant, parce qu’il y a tellement à dire et à faire. On va tous prendre les choses un peu plus au sérieux maintenant ! Quand je joue en première partie d’un groupe de mecs, j’ai l’habitude de me demander : « y aurait-il autant de personnes dans la salle si c’était un groupe de filles et qu’elles faisaient exactement la même musique ? ». Probablement pas. C’est notre prochain défi (sourire).

Quelle était votre intention sur le titre Lost qui aborde les violences faites aux femmes : “Through all the scars are healing/You’re always biting back/When I lie down then you attack” ?

J’avais envie de parler des dommages émotionnels que pouvaient entraîner une relation avec la mauvaise personne, qui utilise son pouvoir contre vous, et sait comment jouer les dominants. J’ai pensé à toutes les femmes qui se reconnaîtront dans ce témoignage, quel que soit la durée et la violence de leur expérience. Ce sont des choses qu’on n’oublie pas. Les séries ou les clips qui abordent ces questions me dérangent. Les gens semblent fascinés par ça. Je trouve ça dégoûtant.

Texte : Alexandra Dumont
Photo : Julien Bourgeois pour Magic

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