Interviews
5 décembre 2017
Nakhane : « Voilà l’effet que ma musique doit provoquer »
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Nakhane : « Voilà l’effet que ma musique doit provoquer »

Entretien avec Nakhane (ex-Nakhane Touré), le chanteur et compositeur désigné par les Trans Musicales de Rennes comme sa « Création » 2017.

Le musicien sud-africain Nakhane sera la « Création » de l’édition 2017 des Rencontres Trans Musicales de Rennes qui débutent ce soir à Rennes. Après une résidence, il jouera cinq soirs consécutifs en trio au Théâtre de l’Aire Libre. Auteur d’une soul futuriste matinée de pop et d’electro, nourrie par la longue culpabilité d’être un homosexuel assumé dans un milieu très religieux, il raconte ici son corps à corps passionné avec la musique, à quelques semaines de la parution de son premier album à l’international et sous son vrai nom.

Repères :
• 2013 : Album paru en Afrique du Sud sous le nom « Nakhane Touré », Brave Confusion (Just Music)
• 2016 : Roman, Piggy Boy’s Blues
• 2017 : EP « Clairvoyant » (Kimhag Trading / BMG)
• 2018 : Premier album (février)

« Tu seras au centre de l’affiche au Trans Musicales. Quel effet espères-tu provoquer après du public avec ton spectacle ? »

(Il réfléchit quelques secondes) Je veux que le public sente quelque chose. Quoi ? Peu importe quoi. Mais qu’il ressente vraiment (il insiste sur le mot « feeeeeel ») quelque chose. C’est entre mes mains. Eric Rohmer, un de mes cinéastes préférés, a dit qu’avant de toucher l’intellect, ses films devaient d’abord provoquer l’émotion brute. Je veux que mes concerts soient pareils. Je veux que les gens se « sentent être ». On m’a dit un jour que mes chansons suscitaient une forme d’inconfort et de gêne. J’ai immédiatement pensé : « C’est bon, ça« . Mon rapport à la musique est quasi mystique. Quand nous chantions à l’église (NDLR : il est issu d’une famille très pratiquante) les gens se trouvaient souvent dans une sorte d’extase, mains levées vers le ciel, mais moi je ne m’étais jamais senti à ce point transporté. Puis l’an dernier, j’ai vu Weyes Blood à Manchester – elle est foutrement incroyable – et je crois que j’ai senti ce feeling pour la première fois de ma vie. (Il expire fort) Cette sensation où plus rien d’autre ne compte, où je me moque bien de ce que les gens peuvent bien penser de mon comportement, de mes cris, de mes mouvements. Pas de honte, juste une fusion avec l’environnement. Voilà l’effet que ma musique doit provoquer… Je veux que les gens soient littéralement transportés. A moi de croire que c’est possible. C’est mon travail du moment.

Qui sera sur scène avec toi à Rennes ?

Nous jouerons en trio. C.Hatherley de Bat for Lashes, c’est l’ancienne guitariste de Ash, et K.Anderson, à la batterie. Ils m’ont été recommandés par mon producteur, Ben Christophers. On a fait un concert à Londres qui s’est bien passé. Ils ont aimé mon album. Ils sont… impeccables, vous voyez ce que je veux dire ? De vrais bons musiciens qui ne sortent pas tous les soirs et ne s’intoxiquent pas avec des substances. C’est le groupe le plus zen du monde, je crois que Charlotte est prof de yoga, et moi je pratique la méditation. Nous sommes un groupe calme entouré de fêtards (rires). Ça me va. J’ai besoin d’être entouré de la sorte. Je suis un extrémiste. Soit complètement zen, presque ascète, soit je peux perdre le contrôle. Je « ping-pongue » en permanence et j’apprécie la compagnie de gens qui me gardent au calme.

Que voudrait dire « réussir dans la musique » pour toi ?

Parfois, on me demande quel est mon plan à cinq ans. Il arrive parfois que je ne puisse pas avoir de plan plus long que 24 heures, quand simplement traverser une journée est un problème. Dans ces cas-là, le plan, c’est d’aller jusqu’à demain et juste vivre. Devenir culte, toucher mille personnes ou être une superstar, je laisse ça à Dieu et à mes semblables. Je ne veux pas devenir Beyonce, c’est sûr. Je ne suis pas certain de pouvoir supporter de ne pas pouvoir entrer dans un bar et boire à ma guise, me perdre dans la musique et monter sur la table sans que ça finisse dans les journaux. J’aime ma liberté. Maintenant, une fois qu’on a dit ça, j’ai envie de toucher au succès. C’est-à-dire de me payer une maison et des choses à mettre dedans (rires), et surtout être un meilleur musicien chaque jour. Il y a tant de bruit autour de nous. On est saturé de partout… Moi je prends l’art de façon si sérieuse et spirituelle que ma musique doit avoir un impact. Récemment j’ai été pris d’un flip dans une rue de Manchester, pas loin de chez mon petit ami : « Je ne sais pas si je pourrai écrire des chansons à nouveau ! » Lui : « Qu’est ce que tu racontes ? Tu en as déjà écrit des tas. » Et j’ai dû lui expliquer que ma question, c’était « Comment faire mieux encore ? » C’est mon angoisse. Si j’écris une nouvelle chanson, elle doit absolument être meilleure que la précédente. C’est ma conception du succès. »

Interview : Cédric Rouquette
Photo : Julien Bourgeois

 

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