Listomania
5 février 2018
Morrissey, les années muettes
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Morrissey, les années muettes

À l’occasion de la sortie du biopic England Is Mine, retour sur ces années où le futur chanteur des Smiths participait à des groupes sans en faire partie.

Dans England Is Mine, le film sur la jeunesse de Morrissey qui arrive dans les salles françaises ce mercredi 7 février, on voit le futur chanteur des Smiths hanter les concerts, gagner sa vie en s’ennuyant dans un bureau, traîner dans les cimetières avec sa grande amie Linder Sterling (“A dreaded sunny day / So I meet you at the cemetry gates…”). Mais pas encore chanter ses propres chansons. Quand il répète avec son groupe, la scène devient muette, avec le Sea Diver de Mott The Hoople en fond sonore. Et quand on voit enfin un air sortir de sa bouche en concert, c’est une reprise du Give Him A Great Big Kiss des Shangri-La’s, interprétée par l’acteur Jack Lowden avec tout le maniérisme nécessaire.

Ce choix de mise en scène est tout sauf un hasard : on ne dispose d’aucun enregistrement de Morrissey avant 1982 et la formation des Smiths. Le jeune Mancunien a alors 23 ans, trois ou quatre de plus que ses compatriotes Ian Curtis, Mark E. Smith et Pete Shelley quand ils ont formé Joy Division, The Fall et les Buzzcocks. C’est ce moment de flottement, ces années hésitantes, que capte England Is Mine.

“Depuis la première incursion des Sex Pistols en territoire mancunien en juin 1976, une nouvelle génération de groupes du coin a émergé, écrit Morrissey début 1978 dans le fanzine Kids. Ouais, c’est toujours la même histoire, un groupe est le bon jusqu’à que vous ayez vu le suivant”. Il est bien placé pour le savoir : il était présent à ce mythique concert du Lesser Free Trade Hall, comme les membres de Joy Division et des Buzzcocks, comme Mark E. Smith, comme Tony Wilson et Martin Hannett du futur label Factory Records. Lui aussi cherche à être le suivant. Six mois plus tard, à un autre concert des Pistols, il croise Mick Jones, qui assure la première partie avec le Clash et lui demande s’il est le même Morrissey qui l’a appelé, un an plus tôt, quand il cherchait un chanteur par petite annonce dans le Melody Maker – c’est le cas.

Fin 1977, il rencontre le guitariste Billy Duffy, comme lui fan des New York Dolls ou de Lou Reed : “Je ne voulais plus regarder les autres faire ce que j’étais certain de pouvoir faire beaucoup mieux, donc je me suis présenté à Billy comme «chanteur»”, écrit-il dans son autobiographie, toujours inédite en français. Les Nosebleeds, un groupe local qui n’a sorti qu’un single en forme de profession de foi punk, Ain’t Been To No Music School, viennent d’être lâchés par le leur, Ed Banger, et par leur guitariste Vini Reilly, parti en solitaire fonder une des plus belles et mélancoliques aventures de l’époque post-punk, The Durutti Column. Morrissey, cheveu long et journées creuses (il vient de quitter son boulot au service des impôts), et Duffy vont les remplacer. “Les Nosebleeds étaient absolument sauvages, complètement à part, confiait en 1993 Reilly au biographe du chanteur des Smiths Johnny Rogan. Que Morrissey y soit associé m’a stupéfait.”

Le nouveau line-up du groupe n’a laissé à la postérité aucun disque, et seulement deux concerts. À l’université de Manchester, le 15 avril 1978, Morrissey, en chemise de nylon vert foncé, fait ses débuts sur scène après avoir été victime d’une crise de hoquets incontrôlables pendant une semaine. “Ce n’était probablement rien, mais cela donnait la sensation d’être tout, écrira-t-il de ces débuts modestes. Quelle est cette étrange, étrange sensation quand le public applaudit immédiatement avec force ? La jouissance – la mienne, pas la leur.” Trois semaines plus tard, le groupe se produit à nouveau au Ritz, en première partie du Magazine de Howard Devoto, qui vient juste de publier son fantastique single Shot By Both Sides. Des deux soirées, il ne subsiste aucun enregistrement, devenus le graal du fan des Smiths. Rien qu’une liste des titres sur lesquels le quatuor s’est exercé pendant sa courte carrière : une poignée de chansons écrites par Morrissey et Duffy (Peppermint Heaven, I Think I’m Ready For The Electric Chair, I Get Nervous, Toytown Massacre, The Living Jukebox…) et quelques reprises, les Shangri-La’s donc, mais aussi Teenage News, une rareté des New York Dolls, et Needle In The Haystack des Velvelettes, un girls group de la Motown. Un charmant détail est resté, surtout : quelques années avant de jeter des glaïeuls dans le public, Morrissey lui lançait des bonbons pendant la chanson Peppermint Heaven. “C’est la première fois que j’ai pensé qu’il avait quelque chose de spécial car il n’a jamais laissé deviner ce qu’il allait faire, il a juste imaginé ça et il l’a fait, expliquait récemment Billy Duffy. Souvenez-vous qu’à cette époque, les chanteurs était plus du type macho et agressif et qu’il y avait beaucoup de violence et de crachats dans le public, donc voir Morrissey lancer des bonbons, c’était vraiment différent.”

© Manchester Digital Music Archive

Le journaliste Paul Morley, qui jouera un grand rôle dans la légende de Joy Division, publie une chronique élogieuse du concert dans le NME : “Leur chanteur est maintenant la petite légende locale Steve Morrisson [sic] qui, à sa façon, est au moins au courant que le rock’n’roll est une question de magie, et d’inspiration. Les Nosebleeds sont donc maintenant un groupe plus évidemment rock’n’roll qu’ils l’ont jamais été. Seul leur nom peut les empêcher d’être une des surprises de l’année.” Le nom, justement. Comme l’a reconnu Billy Duffy, c’était la seule chose commune, avec la section rythmique, qu’avaient ces Nosebleeds avec ceux de Ain’t No Been To Music School. Lui et Morrissey réfléchissent d’ailleurs à en changer, mais l’aventure prend vite fin.

“Les gens d’ici pensent que j’ai fait partie de Slaughter and the Dogs ou des Nosebleeds, alors que c’est parfaitement ridicule, a expliqué Morrissey à John Robb, auteur de l’excellente histoire orale Manchester Music City. J’ai l’impression que beaucoup de gens croient volontiers tout ce qu’on raconte sur moi à cette époque”. Quand Wayne Barrett, le chanteur de Slaughter and the Dogs, les quitte après la sortie de leur premier album, Billy Duffy et lui sont encore sur les rangs.

À l’automne 1978, Morrissey auditionne pour le groupe, avec qui il enregistre une poignée de titres, là aussi disparus. Selon Tony James Davidson, le patron du label TJM, “il avait un certain charisme et semblait vraiment appartenir à un autre monde”. Mais quand Duffy et les membres restants du groupe obtiennent un contrat avec une maison de disques sous le nom Studio Sweethearts et filent s’installer à Londres, c’est sans lui – un épisode que le film nous montre sous la forme d’un message laissé sur un répondeur qui plonge le jeune Steven Patrick dans une profonde dépression. Le chanteur des Smiths n’a jamais considéré avoir été membre des Nosebleeds ni de Slaughter and the Dogs : en somme, il y a participé, mais n’en a pas fait partie.

Il lui faudra attendre plus de trois ans, et le printemps 1982, pour trouver en Johnny Marr son McCartney ou Keith Richards à lui. Ce Johnny Marr, il l’avait pourtant déjà rencontré un soir de concert de Patti Smith, en cet été 1978 finissant où il traînait avec Slaughter and the Dogs : “On gravitait tous les deux autour du groupe, a expliqué Marr, quatorze ans à l’époque, à John Robb. J’avais le rôle du petit jeune à qui on donnait des petites tapes sur la tête et qui devait courir à la machine à cigarettes, tout ça pour grappiller un peu de la gloire de ces rock stars de dix-sept ans !”. Morrissey n’avait pas accordé beaucoup d’attention à celui dont Billy Duffy lui avait pourtant vanté les talents de guitariste : “Le conseil était intelligent, mais je n’étais pas du genre à taper à la fenêtre des gens”, écrit-il de ce tunnel entre l’adolescence et la gloire expédié en une poignée de pages dans son autobiographie.

Le chanteur n’a pas réagi à la sortie d’England Is Mine. Quelques années plus tôt, quand Johnny Rogan avait été le premier à révéler les détours de sa jeunesse, il avait aimablement lâché à propos de son biographe: “Je préférerais perdre l’usage de mes deux jambes que le lire… J’espère qu’il finira ses jours très bientôt dans un carambolage sur l’autoroute.”

Jean-Marie Pottier

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