Listomania
17 mars 2020
La puissance pop du piano solo : enquête sur un retour de hype
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La puissance pop du piano solo : enquête sur un retour de hype

Le piano solo (ou très épuré) s’impose comme un courant majeur de la pop depuis la fin des années 2000. L’héritage des minimalistes américains est le tronc commun des artistes qui, de Sylvain Chauveau à Alexandra Stréliski, Nils Frahm à Kelly Moran, dépoussièrent une conception classique – dans tous les sens du terme – de l’instrument. Enquête auprès des petits doigts qui portent ce gros retour de hype.

Cet article est initialement paru dans Magic#217 sous le titre « Piano Tout Puissant »

TEXTE BENJAMIN PIETRAPIANA
PHOTOGRAPHIE CÉDRIC ROUQUETTE

Ceux qui y étaient s’en souviennent encore. Route du Rock 2018. Entre Patti Smith et Ellen Allien, Nils Frahm donne l’un des meilleurs concerts du festival. Il n’est certes pas le premier musicien du genre, c’est-à-dire pianiste-claviériste solo, à se présenter devant la foule de l’institution malouine – Hauschka en 2006 et Max Richter en 2007 lui ont préparé le terrain – mais ce jour-là, à part quelques hommes des cavernes égarés par la bière, la foule l’accueille le plus naturellement du monde. Sur la grande scène du Fort Saint-Père, l’Allemand est à sa place. De la fin des années 2000, jusqu’à cette fin de décennie avec All Encore en passant par son premier grand succès Felt (2011), son visage, largement médiatisé, incarne la convergence entre l’instrument à cordes frappées et le grand public. Son dernier disque, All Melody (2018), a certes une dominante ambient électronique, reste que ses morceaux les plus populaires, écoutés et partagés, sont Ambre, Because ou This Must Be, de petits joyaux pianistiques qui partagent les caractéristiques fondamentales de la pop moderne : une qualité d’immédiateté sans compromis avec l’exigence et un sentiment d’universel.

Grâce à ce courant baptisé néoclassicisme, terme fourre-tout discutable et discuté mais facilement compréhensible, grâce aussi aux musiques électroniques et sous l’influence revendiquée des compositeurs minimalistes, le piano connaît aujourd’hui son moment pop. D’Alexandra Stréliski à Kelly Moran en passant par Maxence Cyrin, Chassol ou Armel Dupas, la démocratisation du piano opère des foules jusqu’aux niches. « C’est évident, au début des années 2010, il s’est passé un truc autour du piano», se souvient le Français Sylvain Chauveau. Cet acteur discrètement précurseur de ce phénomène, a notamment sorti Pianisme (Sub Rosa, janvier 2019) ou, bien avant cela, le brillant Un autre décembre dès 2003, entre les grandes œuvres Memory House (2002) et The Blue Notebook (2004) de l’Allemand Max Richter sur le même label que celui-ci alors, Fatcat Records. «J’ai pu le constater grâce au nombre d’écoutes en streaming, explique-t-il. Même moi, j’ai profité de ça. Depuis 2014-2015, certains de mes vieux morceaux de piano cumulent aujourd’hui plusieurs millions de streams.»

Avec un disque d’or au Canada – au moins 40 000 exemplaires vendus – et quelque 52 millions d’écoutes cumulées au mois de juillet pour son album Inscape paru fin 2018, la pianiste franco-canadienne Alexandra Stréliski profite elle aussi de cet engouement. Elle a été programmée en juillet au Festival international de jazz de Montréal, bien loin des auditoriums moroses auxquels ses années de formation classique avec Chopin, Brahms et Beethoven semblaient la destiner. Lassée « de la rigidité du classique », elle prône la simplicité et s’avoue fascinée « de voir à quel point un piano seul peut se rendre loin dans le cœur des gens ». « Ce qui m’intéresse, explique-t-elle, c’est l’aspect immédiat et universel. » Sur la page YouTube de son label Secret City Records, elle montre, littéralement avec ses mains, à ceux qui ne savent pas lire la musique, comment interpréter ses compositions minimalistes.

“Simple mais pas simpliste”

Minimaliste. Le mot revient dans toutes les bouches. « Ce courant est devenu une petite mode », n’hésite pas à affirmer la prodigieuse interprète rennaise Vanessa Wagner, premier prix du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris à dix-sept ans et Révélation soliste instrumental aux Victoires de la musique classique de 1999. Son dernier album en date, Inland (avril 2019 sur InFiné), rend justement hommage au courant minimaliste avec des pièces des précurseurs du genre, après-guerre et surtout dans les années soixante et soixante-dix, les Américains Moondog, Philip Glass, Steve Reich, Meredith Monk ou, plus près de nous, le guitariste Bryce Dessner de The National (voir Magic n°216). « Pianiste classique au répertoire sérieux », Vanessa Wagner revendique une « démarche militante » et s’empare de ces compositions qu’elle adore depuis sa vingtaine, quand elle a découvert « le label Warp, l’excellent Elite Records et la scène ambient minimale » qui ont été sa « porte d’entrée vers Glass et Reich ». « Je veux montrer que ce répertoire n’est pas seulement celui de Yann Tiersen ou des pianistes un petit peu moins techniques. »Car oui, ce répertoire est accessible pour l’instrumentiste autant que pour l’auditeur[1].

« C’est cool d’appartenir à un coin déterminé de la musique où les gens peuvent se retrouver facilement », nous confiait en avril le Néerlandais Joep Beving, auteur en 2019 du délicat Henosis, au croisement du romantisme et du minimalisme. « J’emploie des structures musicales issues de la pop, et le minimalisme électro. Je trouve ma musique très simple, mais pas simpliste. Je souhaite qu’elle reste très épurée, en touchant le plus de personnes possible. » « C’est une musique accueillante, nous expliquait quant à lui le Parisien Christophe Chassol, avant son concert au Paris Jazz festival en juillet. On perçoit toujours la “pulse” » . Comprendre : cette constante ossature rythmique, qui maintient (avec le centre tonal, c’est-à-dire les notes d’ancrage) l’univers d’un morceau. En opposition à des œuvres comme Répons de Boulez (1981) – sans répétition, sans swing, sans tonalité, où Chassol a eu « le sentiment qu’il (Boulez) voulait exclure beaucoup de gens » –, « les compositeurs minimalistes, eux, sont pop au sens où ce mot s’oppose à élitiste », se régale-t-il. Pas étonnant, relève-t-il : Steve Reich et le musicien contemporain américain John Adams ont baigné dans le jazz, « les Californiens, La Monte Young, les membres du Tape Center, Lou Harrison ou encore Terry Riley étaient des hippies savants qui prenaient du LSD »

Terry Riley, plus de 80 ans aujourd’hui, que Chassol a rencontré à plusieurs reprises, était justement présent au printemps 2019 à la troisième édition du festival nantais Variations, autour des musiques pour piano et claviers. « Tous les artistes qui jouaient ce jour-là voulaient le voir, raconte Pierre Templé, nouveau programmateur du Lieu Unique, la scène nationale qui organise cet événement. Tous ceux qui le pouvaient ont demandé des invitations, et sont allés lui parler après le concert. C’est cliché, mais ils étaient comme des gamins, avec des étoiles dans les yeux. »

“Systématisation des musiques minimalistes”

L’intérêt des compositeurs et des interprètes pour les œuvres minimalistes ne peut expliquer à lui seul un tel dynamisme. « Le classique, ça ne vend plus, avance le Français Maxence Cyrin. C’est comme le jazz il y a vingt ans. C’est une musique morte. Il y a trois mille versions des Nocturnes de Chopin. Pas besoin d’en faire une trois mille-et-unième. » Ce pianiste de formation classique, qui a débuté dans l’électronique sous divers alias, s’est fait connaître avec Modern Rhapsodies (F Communications, 2005) où il reprenait au piano Depeche Mode ou encore Massive Attack, puis Novo Piano (2009), où il déclinait ce concept sur des hymnes rock tels que Where Is My Mind des Pixies. Pour qualifier la mouvance actuelle, il préfère l’anglicisme « new classical » au terme néo-classique. « On ne refait pas la même chose, c’est éclatant, ça montre qu’on peut quand même inventer des formes dans ce monde noir et sans trop d’avenir. » Il vient justement de signer chez Warner Classic et dévoilera Aurora, le 22 novembre. « Un album de piano assez minimaliste dans l’esprit de Nils Frahm ou de Max Richter, dans lequel je rends hommage à tous mes maîtres, de Glass à Arvo Pärt mais en faisant du Cyrin! »

Ce mouvement, « la systématisation des musiques minimalistes et répétitives », selon Maxence Cyrin, est en fait l’un de ces chapitres clés qui jalonnent l’histoire récente de la musique. « Quand Boulez ne voulait plus jouer du Mozart, compare Cyrin, il a systématisé l’idée de Schönberg et la musique dodécaphonique, puis imposé la musique sérielle en France pendant cinquante ans. » Voilà pourquoi – sans entrer dans les détails techniques –, la musique contemporaine européenne de la deuxième moitié du XXe siècle est souvent une caricature d’hermétisme : l’idée d’une gamme de 12 demi-tons d’égale importance, sans dominante, brouille sciemment les repères de l’auditeur. Outre-Atlantique, des petites révolutions ont aussi eu lieu. Quand John Coltrane, Bill Evans et Miles Davis, ont donné, à partir de la fin des années 1950, une expression discographique au jazz modal en se nourrissant des théories de George Russell développées dans The Lydian Chromatic Concept of Tonal Organization for Improvisation. Ou quand Brian Wilson a popularisé ses symphonies de poche auprès du monde de la pop. « Aujourd’hui, poursuit Cyrin, c’est la preuve que cette musique peut continuer. » Le recul nous manque, mais ce qui se joue aujourd’hui est d’une importance comparable, au moins par la durée de ce phénomène.

Bien au-delà du giron pianistique, le minimalisme infuse aussi beaucoup au cinéma, des compositions de Philip Glass lui-même notamment pour Mishima: A Life in Four Chapters (Paul Schrader, 1985) et Kundun (Martin Scorsese, 1997) jusqu’aux bandes originales de l’Islandais Jóhann Jóhannsson (1969-2018), notamment Premier Contact, (Denis Villeneuve, 2016). Au fil des discussions avec nos interlocuteurs, certains n’hésitent pas à pointer l’opportunisme émergent du monde de la publicité, où, d’ailleurs, Alexandra Stréliski a fait ses premiers pas. « C’est LE mot d’ordre des publicitaires aujourd’hui, balance même l’un d’eux. Ils vident le truc alors qu’ils n’ont rien compris au minimalisme. Le capitalisme rattrape tout. » 

“L’instrument de la toute puissance”

Le piano est ici décisif comme outil de composition et comme timbre musical. « Dans la musique tonale et atonale, bref, la musique avec des notes, le piano permet de tout faire, s’enthousiasme Sylvain Chauveau. C’est l’instrument de la toute puissance.Tu as tout le spectre d’un orchestre dans les 88 notes du piano, tu peux dépouiller un truc jusqu’à l’os pour ne prendre que les parties harmoniques principales ou tu peux l’enrichir de tout ce que tu veux, parties mélodiques ou rythmiques. Tu peux aussi engager un travail sur les textures en transformant les sons avec des objets. C’est super riche. D’où, en partie, son succès actuel. »

« C’est aussi parce que le piano est un instrument très présent dans l’inconscient collectif, ajoute Armel Dupas. C’est à la fois très proche de notre culture et une redécouverte. » Ce pianiste venu du jazz a dévoilé cette année Broderies, album piano solo proche des œuvres du Français Erik  Satie (1866-1925), ce grand inspirateur des minimalistes qui fut, en quelque sorte, le premier des leurs. Il voit aussi dans ce regain d’intérêt une bascule autour de l’image de l’instrument qui souffrait d’une perception biaisée, « d’un côté un peu bourgeois, avec l’image de la jeune fille de bonne famille qui prend des leçons avec une dame de soixante ans, opposé à la guitare électrique pour les mauvais garçons », sourit Dupas. « Heureux de participer à cela », le trentenaire nantais se situe aujourd’hui au-delà du minimalisme : « dans la décroissance », corrige-t-il. Il donne de nombreux concerts chez les particuliers, piano ouvert devant un public de quelques dizaines de personnes au maximum. « Que quelqu’un avec seulement trois ans de piano puisse jouer certaines pièces de piano ? Franchement, tant mieux. Pas besoin de jouer de la musique compliquée pour que ça le fasse. »

« Ça peut sembler simple à jouer, mais écrire de la musique minimaliste vraiment bonne, c’est très dur, nuance Kelly Moran. Cela demande autant d’effort et de concentration que d’écrire une pièce romantique très complexe. » Cette nouvelle venue de l’écurie britannique Warp a présenté cette année l’excellent Ultraviolet où elle ne joue que de son piano préparé, un instrument dont les sons sont altérés par l’application d’éléments tiers sur les cordes.

Cette acolyte de Oneohtrix Point Never pour MYRIAD – mise en scène de son dernier album Age Of – se décrit ainsi : « comme si John Cage avait pris des acides ». À l’image de son mentor, cette adepte du piano préparé est surtout une compositrice d’avant-garde, même si elle maîtrise le registre minimaliste. « Avec Debussy ou Ravel, certains auditeurs ne comprennent pas la musique à cause de la complexité, regrette-t-elle. Au contraire, la musique minimaliste qui résonne avec le piano a une simplicité et une immédiateté émotionnelle à laquelle on peut tous s’identifier. » La définition-même de la grande pop music.

[1] VANESSA WAGNER – Inland Versions (InFiné) 27 septembre
Remixes par GAS, Suzanne Cianni, Vladislav Delay, Marc Mélia, Nadia Struiwigh, Huema Utku.

Une aubaine pour les labels

Les maisons de disques, des plus tradi’ aux plus indé’, placent leurs pions pour décrocher «leur» signature piano.

Les vieilles maisons du classique l’ont bien compris : le piano néo-classique est un must have de leur catalogue. Max Richter, venu du cinéma, a signé en 2014 un contrat d’exclusivité avec la Deutsche Grammophon (son album Sleep a été la meilleure vente du label en 2016), Jóhann Jóhannsson y a publié Orphée en 2016 et réédité en 2018 son premier album Englabörn (initialement paru sur Touch Music en 2002) et l’ancien stratège publicitaire Joep Beving, avec quelque 200 millions de streams fin 2018, compte parmi les recrues très “bankable” du mastodonte allemand. Celui-ci a aussi approché Sylvain Chauveau il y a deux ans. En vain. «Répéter ce que je faisais il y a quinze ans parce que c’est une maison de disque qui te le dit ? Ce n’est pas ma manière de faire», tance-t-il. Le Londonien Decca Classics a lancé sa branche Mercury KX en février 2017. Plutôt positionné dans le “post-classical” (sic), le label électro allemand !K7 a aussi flairé le filon et lancé sa branche néoclassique 7K! en mai 2017. Kab America a pu se frotter les mains en rééditant en mars 2019 BTTB à l’occasion des vingt ans de ce magnifique recueil de pièces de piano satiesques du génie Ryūichi Sakamoto. Le Britannique Erased Tapes, quant à lui, reste depuis 2007 un des pionniers exemplaires de cette mouvance en continuant de sortir notamment Ólafur Arnalds, Nils Frahm, bien sûr, mais aussi Penguin Cafe Orchestra.

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