Chroniques d'albums
2 mai 2012
Chromatics - Kill For Love
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Chromatics - Kill For Love

L’îlot d’indépendance créatrice et de passion communicative que dessine depuis cinq années le label Italians Do It Better a remis au goût du jour une qualité précieuse que l’on pensait définitivement obsolète : l’excitation. Depuis l’avènement de Chromatics, Glass Candy et Desire, chaque annonce distillée sur leurs blogs d’une prochaine étape musicale à paraître a fait renaître la ferveur, la joie et l’anxiété que l’on ressentait pour un artiste ou un groupe adulé, toutes les fois qu’il s’apprêtait à rentrer à nouveau dans nos vies. Un sentiment d’autant plus rare aujourd’hui qu’avec l’abondance des musiques dématérialisées, ingurgitées et régurgitées avec la voracité d’enfants gâtés, ces plaisirs de l’attente ont laissé place à une attente de plaisirs jamais comblée. Véritable Pygmalion de trois formations synthpop déclinées autour de chanteuses au charme fou, Johnny Jewel consacre désormais tout son temps, aux côtés de Mike Simonetti, à faire tourner sa petite entreprise de Portland avec les moyens du bord. Des compositions au graphisme, de la distribution (erratique) aux tournées à travers le monde, du pressage des vinyles aux envois postaux, les délais de fabrication d’un album chez Italians Do It Better sont ceux d’un artisanat qui semble appartenir à un mode de production d’un autre temps. Si les cinq années de gestation nécessaires pour donner une suite au disco noir et existentiel du mirifique Night Drive (2007) de Chromatics nous ont paru une éternité, le résultat n’en demeure pas moins immédiatement éblouissant.

Déployant sa splendeur romantique sur plus de quatre-vingt-dix minutes dans sa version digitale qui comprend un long instrumental final (No Escape), Kill For Love est une grande œuvre ciné musicale, orchestrée de quelques notes par Adam Miller (guitare), Johnny Jewel (clavier) et Nat Walker (batterie), hantée par la voix sensuelle et désabusée de Ruth Radelet, personnage inconsolable d’un mélodrame intimiste aux couleurs blafardes. Flash mélancolique surgi de nulle part, la reprise sublime et glaçante du hit de Neil Young Into The Black ouvre la voie à une lente dégringolade amoureuse et donne le ton d’une virée nocturne sous une pluie de cendres. L’éponyme Kill For Love, avec ce motif minimaliste de guitare fragile et ce tempo assourdi qui s’accélère au refrain comme des palpitations, nous rappelle qu’on ne se débarrasse jamais du passé : “Everybody’s got a secret to hide/Everyone is slipping backwards”, entonne Ruth avec cette langueur aérienne et douloureuse si caractéristique de son chant. En piochant dans la new-wave du Seventeen Seconds (1980) de The Cure, Back From The Grave nous transforme en zombie dansant par sa beauté sépulcrale, où la vie se confond avec la mort en un cycle bouleversant de disparitions et de renaissances. Sur une rythmique raide, presque rock, The Page aimerait faire table rase d’un amour en ruine pour en réécrire l’histoire à travers l’un des plus beaux textes de l’album : “If you love me like you say/ Take this book and burn the page/The rain will wash away the ashes/On the eastside of my heart”. Ruth propose alors d’inverser les rôles sur Lady et reprend des couleurs en s’enveloppant de claviers vintage scintillants, pour entrer sur la piste de danse du discoïde These Streets Will Never Look The Same, la voix transfigurée par un vocoder androgyne.

L’effet déroute au premier abord et se révèle finalement opportun : rien de tel qu’un déguisement pour masquer ses blessures et changer de peau. Fruit d’une mise en scène habile qui fait naître un certain suspense après tant d’émotions fortes, une deuxième partie débute avec des instrumentaux très certainement extraits de Symmetry, le projet de musique de film imaginaire que composait au même moment Johnny Jewel. À la croisée de John Carpenter et Brian Eno, Broken Mirrors et The Eleventh Hour viennent légitimement briser les dernières illusions de l’héroïne, qui se lance dans une fuite en avant sur des routes désertes. Mais on a beau frapper à la porte de l’être qui nous manque et lui tendre les bras sur un At Your Door plein d’allant qui sonnerait presque comme Glass Candy, on se retrouve vite réduit à n’être qu’une voix sur un téléphone portable, coupée par un déchirant, brutal et robotique “message deleted”. Seule mais pleine d’espoir sur l’ultime The River et ses accords de piano solennel, Ruth transforme l’attente amoureuse en force de conviction inébranlable. En explosant les formats tout en choyant une formule minimaliste qui fait des merveilles, Kill For Love offre un cinglant démenti à tous ceux qui considéraient à tort Chromatics, et plus largement les signatures d’Italians Do It Better, comme un simple hommage branché à l’italo disco, parfait pour les défilés de mode. D’une folle envergure, ce nouveau chef-d’œuvre creuse une brèche dans une pop déboussolée en élaborant, avec une pudeur et une classe magistrales, un incroyable précis de décomposition sentimentale.

Thomas Bartel

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