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Vic Chesnutt
Derniers motsAuteur de deux disques en 2009 - l'irréprochable At The Cut avec les activistes du bruit lettré Thee Silver Mt.
Zion, et l’artisanal Skitter On Take-Off avec l’exterminateur de
fioritures Jonathan Richman -, l’homme avait en tête, dans un avenir plus ou
moins proche, la réalisation d’un album avec Giant Sand, d’un LP avec Bill Frisell,
et une nouvelle collaboration avec Sparklehorse, plus poussée que celle qui l’a
vu fredonner l’élégie détraquée Grain
Augury sur Dark Night Of The Soul.
Rien de tout cela n’émergera, donc, puisque le vendredi 25 décembre, l’avenir
de Vic Chesnutt s’est définitivement assoupi sur l’infini sommier du néant.
Forcément, elles ont fini par l’amadouer, “ces
saletés" qui menacent” * son cerveau depuis l’accident de 1983. La valdingue expédia un
conducteur aviné dans le fossé pour en faire sortir un gamin de 18 ans meurtri, plié
en deux à jamais. Fatalement, elles lui ont fait comprendre que rien ne
justifiait un tel ramassis de douleurs. Pernicieusement, elles lui ont fait
admettre que la plus médaillable des bravoures ne suffisait pas à contrer des
armées de tourments invisibles, jamais repues en malheur. Le temps d’un autre
courage est venu. Tout aussi draconien, moins consensuel, mais plus efficace.
Ce que l’amie Kristin Hersh “redoutait depuis quinze ans” est arrivé pendant la Noël, une période où l’on ordonne d’ardentes festivités collégiales, quitte à faire bouillonner les désordres intérieurs de celui qui ne goûte pas à la parade universelle. « I settled down on a hurt as big as Robert Mitchum »… Ceux qui tiraillaient Vic Chesnutt étaient connus de tous. Du moins, de tous ceux qui ont osé frotter leur âme à celle, brûlante, que le chanteur drapait de notes et d’intonations. Des scansions d’une noirceur lumineuse, uniques dans leur genre libertaire et égocentrique. Moins cintré que Daniel Johnston. Plus acide que Will Oldham. Aussi intime que Bill Callahan. Plus jojo que Nick Cave. Moins dévot que Johnny Cash. Si Elliott Smith vocalisait comme un castrat angélique, Vic Chesnutt éructait tel un stentor burné et enténébré. Du blues revenu des limbes, hagard dans ses gestes chiches, et vorace dans son interprétation d’une intensité démoniaque. Lenteur des accords qui laisse tout son temps au mal-être lancinant pour sourdre irrésistiblement. Voix glaireuse de vieux diable hargneux qui, lorsqu’elle rencontre une faille sur le parvis de paroles impitoyables, se casse la binette en attrapant l'émotion du témoin par la manche. Elle se redresse tristement aux bras de l’insensible, mais entraîne avec malice le plus frêle dans sa chute.
“Ma vie est un livre ouvert, mais par nature, je suis quelqu’un de très cynique. J’étais un jeune homme fielleux, et maintenant je suis vieux. Je suis un vieil homme fielleux, et le fait que ce sentimentalisme me touche est une vraie révolution dans mon monde. C’est lumineux, de pouvoir ressentir ça. J’étais amoureux de ces gens...” **. L’amour n’a pas suffi à éteindre les maux, mais il l’a maintenu à flot pendant des années. Depuis Michael Stipe qui lui “ sauve la vie” *** en sortant du trou les albums rauques Little et West Of Rome au début de la décennie 90, à Lambchop qu’il associe pleinement à The Salesman And Bernadette (1998), en passant par Widespread Panic, Van Dyke Parks, Guy Picciotto, Thee Silver Mount Zion, Elf Power ou Jonathan Richman…
À l’instar d’un Daniel Johnston, Vic a enquillé les bras accélérateurs, les béquilles humaines pour faire la nique au foutu fauteuil roulant. Un attelage inconnu à l’origine d’une œuvre sans prise, à la fois porteuse d’une dense tragédie et maîtresse d’une liberté papillonnante. Tellement inhumaine, cruelle et rebutante si l’on se noie dans le sang de ses veines cathartiques, mais si belle, touchante et irradiante si l’on se contente de la ressentir au rythme de ses battements démesurés. Comme si la vie pétaradante se réfugiait dans la plus modeste de ses vibrations, quand la mort insonore rôde dans le moindre de ses silences. C’est l’un de ceux-là qui a emporté la mise.
Jean-François Le Puil.
* Entretien avec Les Inrockuptibles en 1996.
** Entretien avec Prefixmag en 2009.
*** Entretien avec TuTubes en 2008.
> Retrouvez ici-même un article publié en 1996 dans le numéro 11 de Magic, à l'époque de l'album About To Choke.
> Ci-dessous, une longue vidéo où Vic Chesnutt joue quelques chansons, fait la trompette, babille avec son petit auditoire, se demande ce qu’il va interpréter, s’il a bien choisi et s’il va y arriver. Tel le vieil enfant que beaucoup décrivent sur ce site qui recueille les réactions de compagnons connus, comme Jeff Mangum : “En 1991, j'ai déménagé à Athens, Géorgie, à la recherche de Dieu, mais ce que j'ai découvert à la place fut Vic Chesnutt”. Aussi, cette page existe pour soutenir la famille de Vic en monnaie sonnante et trébuchante.
> Si vous avez une âme de paparazzi, rendez-vous sur le compte Twitter de Kristin Hersh, qui s’est mué ces derniers jours en étrange télégraphe mortifère. Entre émotion pure et voyeurisme troublant.
Ce que l’amie Kristin Hersh “redoutait depuis quinze ans” est arrivé pendant la Noël, une période où l’on ordonne d’ardentes festivités collégiales, quitte à faire bouillonner les désordres intérieurs de celui qui ne goûte pas à la parade universelle. « I settled down on a hurt as big as Robert Mitchum »… Ceux qui tiraillaient Vic Chesnutt étaient connus de tous. Du moins, de tous ceux qui ont osé frotter leur âme à celle, brûlante, que le chanteur drapait de notes et d’intonations. Des scansions d’une noirceur lumineuse, uniques dans leur genre libertaire et égocentrique. Moins cintré que Daniel Johnston. Plus acide que Will Oldham. Aussi intime que Bill Callahan. Plus jojo que Nick Cave. Moins dévot que Johnny Cash. Si Elliott Smith vocalisait comme un castrat angélique, Vic Chesnutt éructait tel un stentor burné et enténébré. Du blues revenu des limbes, hagard dans ses gestes chiches, et vorace dans son interprétation d’une intensité démoniaque. Lenteur des accords qui laisse tout son temps au mal-être lancinant pour sourdre irrésistiblement. Voix glaireuse de vieux diable hargneux qui, lorsqu’elle rencontre une faille sur le parvis de paroles impitoyables, se casse la binette en attrapant l'émotion du témoin par la manche. Elle se redresse tristement aux bras de l’insensible, mais entraîne avec malice le plus frêle dans sa chute.
“Ma vie est un livre ouvert, mais par nature, je suis quelqu’un de très cynique. J’étais un jeune homme fielleux, et maintenant je suis vieux. Je suis un vieil homme fielleux, et le fait que ce sentimentalisme me touche est une vraie révolution dans mon monde. C’est lumineux, de pouvoir ressentir ça. J’étais amoureux de ces gens...” **. L’amour n’a pas suffi à éteindre les maux, mais il l’a maintenu à flot pendant des années. Depuis Michael Stipe qui lui “ sauve la vie” *** en sortant du trou les albums rauques Little et West Of Rome au début de la décennie 90, à Lambchop qu’il associe pleinement à The Salesman And Bernadette (1998), en passant par Widespread Panic, Van Dyke Parks, Guy Picciotto, Thee Silver Mount Zion, Elf Power ou Jonathan Richman…
À l’instar d’un Daniel Johnston, Vic a enquillé les bras accélérateurs, les béquilles humaines pour faire la nique au foutu fauteuil roulant. Un attelage inconnu à l’origine d’une œuvre sans prise, à la fois porteuse d’une dense tragédie et maîtresse d’une liberté papillonnante. Tellement inhumaine, cruelle et rebutante si l’on se noie dans le sang de ses veines cathartiques, mais si belle, touchante et irradiante si l’on se contente de la ressentir au rythme de ses battements démesurés. Comme si la vie pétaradante se réfugiait dans la plus modeste de ses vibrations, quand la mort insonore rôde dans le moindre de ses silences. C’est l’un de ceux-là qui a emporté la mise.
Jean-François Le Puil.
* Entretien avec Les Inrockuptibles en 1996.
** Entretien avec Prefixmag en 2009.
*** Entretien avec TuTubes en 2008.
> Retrouvez ici-même un article publié en 1996 dans le numéro 11 de Magic, à l'époque de l'album About To Choke.
> Ci-dessous, une longue vidéo où Vic Chesnutt joue quelques chansons, fait la trompette, babille avec son petit auditoire, se demande ce qu’il va interpréter, s’il a bien choisi et s’il va y arriver. Tel le vieil enfant que beaucoup décrivent sur ce site qui recueille les réactions de compagnons connus, comme Jeff Mangum : “En 1991, j'ai déménagé à Athens, Géorgie, à la recherche de Dieu, mais ce que j'ai découvert à la place fut Vic Chesnutt”. Aussi, cette page existe pour soutenir la famille de Vic en monnaie sonnante et trébuchante.
> Si vous avez une âme de paparazzi, rendez-vous sur le compte Twitter de Kristin Hersh, qui s’est mué ces derniers jours en étrange télégraphe mortifère. Entre émotion pure et voyeurisme troublant.
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