Rééditions
25 août 2015
Half Japanese – Volume Two: 1987-1989
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Half Japanese – Volume Two: 1987-1989

(Fire Records/Differ-Ant)

Une fois de plus, ce sont les Pastels qui nous ont mis sur la piste. Ça tombait bien, à l’époque, ils étaient sur le point d’enregistrer deux merveilleux maxis (This Could Be The Night et He Chose His Colours Well, 1992) avec Jad Fair, l’éternel leader américain de Half Japanese.

Dans le fanzine Pastelism des Écossais, il y avait un très beau poème intitulé I Want To Build A Beautiful Temple To You Jad Fair – rien que ça. On n’oubliera donc jamais le jour où, sur ces conseils empourprés et avisés, on acheta l’album Charmed Life (1988) de Half Japanese au début des années 90. Complètement déstabilisé à la première écoute, comme la première fois qu’une oreille relativement innocente mais attentive pose sur la platine un disque de The Fall, Daniel Johnston ou Captain Beefheart, on se demanda d’abord si ce Jad Fair dont on nous parlait avec tant d’amour n’était pas une femme.

Passé le malaise initial, cette passionnante voix de canard nous prit tellement de court (c’était bien un homme !) qu’elle commença rapidement à nous hanter, et de la plus belle manière qui soit : à un rythme effréné et quasiment quotidien. Comme celles de Daniel Johnston, Jonathan Richman ou Lou Reed, certaines chansons de Half Japanese sont parmi les plus belles, les plus honnêtes et les plus fortes que vous n’écouterez jamais.

Poursuivant son luxueux programme de rééditions entamé il y a deux ans avec la ressortie du triple LP inaugural 1/2 Gentlemen/Not Beasts (1980) et poursuivi avec le coffret Volume One: 1981-1985, le label Fire regroupe aujourd’hui les trois meilleurs albums de l’épopée : Music To Strip By (1987), Charmed Life (1988) et The Band That Would Be King (1989).

Pourquoi les meilleurs ? Parce que ce sont ceux avec lesquels on a découvert cette formation iconoclaste et définitivement unique, mais aussi pour la somme impressionnante des musiciens qui y ont apposé leurs sales pattes durant cette période bien documentée par Jeff Feuerzeig dans l’épatant documentaire Half Japanese: The Band That Would Be King (1993).

Fondée avec son frère David au milieu des années 70 et très vite repérée par Lester Bangs, la formation menée par Jad Fair a vu défiler un nombre incalculable de collaborateurs. Dès Charmed Life, deux membres du groupe Velvet Monkeys sont de la partie : Jay Spiegel et Don Fleming (par ailleurs futurs artificiers de Gumball).

Ces deux-là sont rejoints sur The Band That Would Be King par le célèbre Kramer (producteur émérite à l’instar de Fleming) avec lequel ils fomentent à la même époque des mauvais coups sous le nom de B.A.L.L et la bannière Shimmy Disc. Viennent également prêter main forte à Jad Fair les futurs princes de l’underground new-yorkais Fred Frith et John Zorn.

Quand on sait qu’à la même époque, Jad enregistre en parallèle It’s Spooky (1989) avec Daniel Johnston après avoir croisé le fer avec Moe Tucker sur le mini-LP MoeJadKateBarry (1987), ça commence vite à chiffrer pour l’emploi de l’adjectif “cultissime”. Ce passionnant et alambiqué tableau de famille ne doit pas pour autant faire oublier les chansons.

À ce sujet, le principal intéressé ironisa un jour sur le fait qu’il n’en écrivait que deux types : celles sur l’amour et les autres sur les monstres. Dieu sait que les trois albums qui nous intéressent ici en sont bourrés jusqu’à la gueule. Cent neuf titres au total, les innombrables bonus faisant déjà partie intégrante des précédentes rééditions CD.

L’impétueux Stripping For Cash ouvre Music To Strip By (disque intrigant mais trop brouillon) en condensant ce que l’on adore chez Half Japanese : c’est exactement comme si Moe Tucker ou The Shaggs reprenait les Ramones. On a souvent cette impression de capharnaüm où il faut lutter à mains nues et aller chercher la beauté pure entre l’inquiétude, le laisser-aller et le chaos. Groupe pop schizophrène, Half Japanese est à la fois relativement accessible et complètement indomptable.

Charmed Life, le meilleur des trois LP, en est le plus imparfait exemple, alignant les classiques sensibles (Red Dress, One Million Kisses, Miracles Happen Every Day) et les violents coups de semonce (Said And Done, Vietnam, Terminator) à un rythme soutenu. The Band That Would Be King, même s’il contient de bons morceaux (Lucky Star, Some Things Last A Long Time), peut lasser rapidement pour peu qu’on ne supporte pas le saxophone (John Zorn, George Cartwright).

Ce disque constitue néanmoins un classique dans la mythologie du groupe avec sa pochette représentant Jad sur le ring en train de mettre KO le pauvre Elvis. La liste des membres du fan club est un bottin à elle seule, de Diabologum à Teenage Fanclub, de Yo La Tengo à Neutral Milk Hotel en passant par Kurt Cobain qui réussit même à imposer Half Japanese en première partie de Nirvana sur la tournée de In Utero (1993).

Vous avez le droit de passer à côté ou de trouver ça débile, mais on vit généralement mieux en connaissant par cœur quelques chansons de Half Japanese. Ce grand dérèglement à cœur ouvert, ce Velvet Underground de l’art brut.

Etienne Greib

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