Interviews
8 janvier 2018
« Go-Kart Mozart, ce sera comme Felt : les gens comprendront trop tard »
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« Go-Kart Mozart, ce sera comme Felt : les gens comprendront trop tard »

Lawrence, l’âme de Felt (1980-1989) et de Go-Kart Mozart, nous a reçus chez lui, à Londres, pour évoquer sa double activité de l’hiver : la réédition des cinq premiers albums de Felt parus au coeur des années 80 et le quatrième album des Go-Kart, Mozart’s mini-mart. Puisqu’il avait décidé de tout nous dire, Lawrence, « l’homme seul et debout », nous a livré les détails de ses deux prochains projets.

Dans l’appartement de Lawrence, en plein centre de Londres, le dispositif de la pièce principale révèle en partie la nature profonde du personnage qui nous reçoit. Il n’y a presque pas de mobilier en dehors d’un canapé disposé deux mètres en face d’une platine vinyle et ses deux enceintes. Sur un carton, des échantillons de pochettes de 45-tours de Felt destinés aux magnifiques rééditions programmées pour la fin de l’hiver. « Dans la manufacture de Londres où ils font les finitions à la main, ils m’ont dit que le seul autre artiste à s’être déplacé pour les vérifications était (le leader de My Bloody Valentine) Kevin Shields, c’est drôle », sourit-il. Lawrence et Shields, les deux plus grand control freaks de la musique indé.

La pièce d’à-côté affine le portrait. Face à un mur orphelin de son papier peint, se battent des meubles sur-mesure en bois rare, des dizaines de veste sur cintres et un pataquès de disques et de cartons non identifiés, peut-être jamais déballés depuis le déménagement. Un home studio attend depuis des années de prendre place dans le vaste espace central. L’homme qui occupe ce HLM vit seul avec sa patiente obsession pour la musique et son besoin viscéral de faire oeuvre.

Dans ce décor, une anecdote nous plonge dans l’actualité et l’histoire du personnage. « Quand nous avons enregistré le quatrième disque de Felt, Ignite the Seven Cannons (1985), j’étais malheureux du son qui avait été donné à six de nos chansons, raconte Lawrence. Robin Guthrie (le producteur) l’avait fait sonner comme du Cocteau Twins (dont Guthrie était membre) et pas comme du Felt. A l’époque, je m’étais incliné devant le planning, et les onze jours de studio que nous ne pouvions pas dépasser. Mais j’ai saisi les bandes master avec la certitude que je pourrais refaire ces mix un jour. Elles m’ont suivi à chaque déménagement depuis. Vous les avez là, quelque part. Et j’ai enfin pu refaire ces chansons pour le coffret. » Mixage, mastering et artwork : tout a fait l’objet d’un lifting pointilleux.

Il montre fièrement le titre : « le Picasso de la pop« 

Le remix de ces six morceaux sera audible le 23 février 2018, jour de la parution de A Decade In Music, soit un coffret de réédition en CD et 33-tours de Crumbling The Antiseptic Beauty, The Splendour Of Fear, The Strange Idols Pattern And Other Short Stories, Ignite The Seven Cannons et The Seventeenth Century (anciennement baptisé Let the Snakes Crinkle their Heads To Death), cinq disques parus entre 1982 et 1986, quatre pour Cherry Red Records, le cinquième pour Creation Records. Ce même 23 février, paraîtra Go-Kart minimart, le quatrième album de Go-Kart Mozart, le projet lancé par Lawrence en 1999 pour digérer la fin de son contrat avec EMI pour son deuxième groupe, Denim. Ce sont, de loin, les dix-sept morceaux les plus pop de la carrière de l’artiste britannique, désormais âgé de 56 ans.

Lawrence est heureux de pouvoir parler de sa musique en longueur. Il accorde plus d’interviews que jamais depuis cinq ans. Montre fièrement le premier papier paru à son sujet pour ces rééditions, titré « le Picasso de la pop » dans Loud & Quiet. Mais son temps, sa bienveillance, son intérêt pour Magic, donnent l’impression d’un moment exclusif et la certitude immédiate d’une rencontre marquante, au-delà des disques dont il est ici question.

Ils comptent, ces albums que Lawrence soigne comme un père exigeant. Go-Kart Mozart n’est plus ce « projet de faces B » avec lequel Lawrence voulait faire baisser la pression sur sa personne après la fin de Denim. « Il n’y a que des faces A sur ce nouvel album », assume le natif de Birmingham. Il a raison : sur ces pastilles où la guitare est discrète et plutôt distordue, les boites à rythme et des synthés guillerets servent de prétexte à des mélodies entêtantes et espiègles. Dans un art du contraste absolue, elles sont convoquées pour raconter les affres de la dépression (When You’re Depressed) ou l’art malaisé d’être deux personnes en même temps (Man Of Two Sides). « Au départ Go-Kart Mozart était un projet que je devais arrêter en 2003, puis la vraie vie s’est interposée, raconte Lawrence. J’étais plus fauché que jamais à ce moment-là, cela m’a ralenti. Le projet était toujours dans ma tête, et je ne peux pas abandonner un projet sous prétexte qu’il prend trop de temps. Quand j’ai une idée, je dois aller au bout. » Quatorze ans plus tard, le compte en banque va un tout petit peu mieux, mais au moins le projet musical est presque consommé.

‘Reforme Felt ! Tu te referas la cerise vite fait’

« Quand j’ai eu ces problèmes d’argent, on me disait tout le temps : ‘Reforme Felt ! Tu te referas la cerise vite fait’, poursuit-il. Tout le monde me le conseillait ! Mes amis, des responsables de labels, tous les gens ayant un rapport avec la musique. Des agents m’appelaient, certains de New York : ‘On pourrait remplir cette immense salle…’. Mais jamais de la vie je n’aurais fait ça. » Felt, dès le départ, était conçu pour produire dix albums et dix singles en une décennie au cours des années 1980. Il a laissé ses fans sur un ultime album, Me and a Monkey on the Moon, sorti quatre jours après la chute du Mur de Berlin en novembre 1989. « Je veux être considéré par mes fans, dans ce business pourri, comme l’homme qui ne revient pas sur sa parole, un homme seul et debout who stands alone »). Oh, ça ferait un bon titre, ça. » Lawrence s’arrêtera deux autres fois, en cours d’interview, sur une formule de ce type pour tester son sens journalistique.

Il aura passé sa vie à planifier, à attendre un succès qui n’est jamais venu et à s’organiser en conséquence. « J’espère que cet album avec Go-Kart Mozart nous permettra d’aller au-delà de notre public habituel, mais je pense que ça fera la même chose que Felt. La plupart des gens ne comprennent pas ce qu’on fait. Ils le comprennent trop tard, des années après. Je dois dire que j’ai du mal à comprendre. Go-Kart Mozart c’est de la pop on-ne-peut-plus normale, avec des refrains accrocheurs. Je croise tous les mois des gens qui me disent : ‘Je pensais que Denim n’avait pas de sens après Felt, je n’aimais pas à l’époque, mais j’adore maintenant.’ »

Un nouveau disque de dix titres des Go-Kart paraîtra en septembre, annonce-t-il. Nous serons au coeur d’une tournée qu’il espère faire durer deux ans. « Après ça, le groupe sera comme en vacances, résume Lawrence, qui ne cautionne pas l’idée annoncée de la mort du groupe. Personne n’a demandé à être payé pour la réalisation du disque, je ne pourrai pas obtenir ça deux fois. » L’argent. Lawrence en parle – depuis toujours – comme peu de songwriters et artistes indie l’ont jamais fait : souvent, sans filtre, comme le grand absent d’une épopée où la célébrité a toujours été le but à atteindre. Son projet suivant, espère-t-il, pourrait remplir les caisses. Ce sera un geste « cynique et calculé », prévient Lawrence.

« Toujours ce petit garçon qui veut rencontrer le succès »

« En ce moment j’écris des chansons chrétiennes, sur Jesus, raconte-t-il. Ce business fait un paquet de pognon aux Etats-Unis. Alors que ce sont juste des chansons sur Jesus… Quand je les entends, je me dis : ‘Mais je peux faire ça moi aussi, c’est facile’. En ce moment je suis sur une chanson qui dit que ‘Dieu est grand’, j’en suis à la moitié. Si un chanteur quelconque de l’Okhlaoma le met sur un de ces fameux disques qui se vendent à million, ça pourra faire de l’argent. Je ne suis pas du tout croyant, ni en Dieu, ni en le Christ. Mais je peux essayer de toucher ceux qui y croient. Ils écoutent une musique où le refrain est accrocheur mais les paroles d’une grande banalité. Je veux proposer à ces chanteurs des oeuvres plus charpentées. Il y aura toujours ces refrains jubilatoires, mais mieux écrits. Je pourrais comprendre que les gens me trouvent très très cyniques. Certains pourraient penser : ‘Il pactise avec le Diable plutôt que Jésus’. Je m’en sortirai en disant que je prends ce style au sérieux et que je veux l’amener au niveau au-dessus. »

Ce succès et ses bénéfices ne seront qu’une étape. Pas vers une consommation débridée, mais « vers un gros investissement pour ma musique » prévient Lawrence. Il parle d’un studio. Un grand studio de type Abbey Road. « Je rêve toujours de signer chez un gros label, admet-il. Et ça arrivera. Le projet d’après sera du sur-mesure pour une maison de disques, car je vais bien chercher à comprendre ce que les gens attendent de moi. Mais pour mener ce projet à bien, je cherche un guitariste, avec un profil bien précis : formé au jazz ou au classique, capable de lire des partitions et de concevoir des arrangements, et surtout dévolu seulement à moi. Je n’arrive pas à trouver, même à Londres. Je veux quelqu’un de frais, sans aucun engagement parallèle, pas d’enfant, pas de conjoint(e), pas d’autre groupe. Je parle de cette quête dans la plupart de mes interview. Si quelqu’un lit ça et pense qu’il est la bonne personne, qu’il me contacte. Pour atteindre le sommet, il faut quelqu’un qui n’a envie que de ça et qui n’a pas peur des obstacles qui se présenteront. » Si ce n’était une annonce de recrutement, la formule ferait un bel auto-portrait. Lawrence en a une autre. « J’ai beaucoup plus d’expérience aujourd’hui, mais au fond je suis toujours ce petit garçon qui veut rencontrer le succès, se demande comment l’atteindre et qui a la patience de l’attendre. »

Cédric ROUQUETTE, envoyé spécial à Londres
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