Interviews
4 octobre 2018
Geoff Emerick : “Nous n’étions pas si nombreux avec les Beatles, et moi j’y étais”
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Geoff Emerick : “Nous n’étions pas si nombreux avec les Beatles, et moi j’y étais”

Geoff Emerick est mort le 3 octobre 2018 à l’âge 72 ans. L’ingénieur du son des plus grands disques des Beatles avait évoqué pour Magic dans son 205e numéro la magie de ses écrits et du son qu’il a créé pour le groupe, notamment celui de Sgt. Pepper Lonely Hearts Club Band. L’occasion pour nous de publier à nouveau cet entretien pour lui rendre hommage. 

 

Notre rédaction considère que votre livre En studio avec les Beatles est le plus grand must read sur les Beatles. Comment réagissez-vous ?

Oh, c’est fantastique. C’est à chaque fois gratifiant d’entendre que les gens ont aimé lire le livre. Il a été traduit en sept langues, j’en suis très heureux.

Pourquoi l’avoir écrit ?

On m’y encourageait depuis longtemps. Pendant toute ma carrière après les Beatles, tous les artistes avec lesquels je travaillais n’arrêtaient pas de me poser des questions : “Alors, c’était comment, le studio avec les Beatles ? Comment vous avez enregistré ci et ça ?”. Je racontais mes histoires, et ça se terminait toujours par “il faut que tu écrives un livre, tu dois absolument écrire un livre”. Ça a été comme ça pendant des années, très bon enfant. Les questions portaient sur le making of des chansons qui avaient bouleversé les gens. Ce n’était pas vraiment “non mais, comment il était, John, en réalité ?”. Tout ce que je répondais, c’était “non, je ne crois pas que je ferai ce bouquin”. Je n’aime pas trop me livrer.

Pourquoi avoir changé d’avis ?

Un jour de 1999, le journaliste Howard Massey a fait un article sur moi dans EQ Magazine et je l’ai trouvé remarquablement bien écrit. Je refusais la plupart des demandes d’interview, parce que je retrouvais toujours mes propos déformés. Pas cette fois. J’avais trouvé le texte superbe et fidèle. Puis Howard m’a appelé : “Voulez-vous faire ce livre ?”. J’ai dit OK et j’ai tenu mon engagement. Ça a duré cinq ans. Oh, bien sûr, pas tous les jours. J’allais à Long Island, chez lui, et on enregistrait longtemps, en passant la carrière des Beatles au peigne fin, chanson par chanson, dans l’ordre des séances d’enregistrement. Si je n’avais pas été moi-même l’ingénieur du son de ces sessions, j’étais dans les parages à EMI [1].

Le travail des Beatles faisait déjà l’objet d’une abondante littérature. Que souhaitiez-vous apporter ?

Mon opinion, parce que les gens me la demandaient. Rien d’autre. C’est un livre “non autorisé”, mais vous savez, beaucoup d’infos ont été relayées par des gens qui n’étaient pas là quand toutes les chansons étaient enregistrées. Moi, j’y étais. Et nous n’étions pas si nombreux dans ce cas : dans ce studio, il y avait les quatre Beatles, George Martin, mon assistant, les deux roadies Mal (Evans) et Neil (Aspinall), et moi. Il y a beaucoup de choses que les fans croient savoir mais qui ne proviennent de personne parmi nous. Des anecdotes méritaient d’être corrigées. Les gens me demandent souvent d’où venait l’incroyable créativité des Beatles. J’étais aux premières loges pour assister au fonctionnement du binôme entre Paul McCartney et John Lennon. D’un côté, le romantique qui se donne à 100% en permanence et qui avait une approche très musicale de tout ce qu’il faisait. De l’autre, le mec attachant et inconstant, dont l’investissement fonctionnait par vagues, et plus conceptuel dans son approche. C’est ce mélange-là qui était magique.

Les restitutions des dialogues est très précise, très clinique. Comment vous souvenez-vous de tout cela ?

La vraie question est : comment oublier une telle expérience ? Il n’y avait pas de routine, on faisait des choses différentes tous les jours. Je ne suis pas hypermnésique, mais j’ai une bonne mémoire. Les discussions avec Richard, mon assistant, ont fait littéralement resurgir des choses qui étaient enfouies. Avec les Beatles, on essayait de tout faire différemment. Il fallait mobiliser ses neurones tous les jours, tout ce qu’on faisait était nouveau. Ça crée des souvenirs inaltérables. Je me souviens comme si c’était hier du moment où nous avons écouté la version finale de A Day in the Life pour la première fois. Ça m’a fait un effet de dingue, ça a laissé une empreinte indélébile.

Vous écornez les mythes de George Harrison et George Martin. Vous en étiez forcément conscient…

Sur George Harrison, je savais qu’il y aurait des critiques. Le retour que j’ai eu le plus souvent après la sortie du livre tournait autour de ça. Mais à mes yeux, il n’y a pas grand chose. Ce que j’écris, c’est vrai ou faux ? C’est la seule question qui vaille. George Harrison, il suffit d’observer son itinéraire dans le groupe. J’ai écrit qu’il n’était clairement pas aussi bon que Lennon et McCartney pendant la première moitié de la carrière du groupe, puis qu’il s’est tourné vers la musique indienne pour échapper un peu à son statut de Beatle. À la fin, il est devenu un excellent guitariste et compositeur après avoir appris à jouer du sitar, où la technique est différente. J’ai entendu des “oui mais vous ne devriez pas l’écrire”, toujours est-il que ça s’est passé comme ça. Quant à George Martin, tout le monde sait que sa fonction était “producteur”, donc qu’il avait plusieurs artistes, qu’une bonne part de son travail était d’organiser des sessions. J’ai écrit qu’il n’était pas là quand les Beatles terminaient tard, et de fait, à partir de Revolver, ils travaillent surtout le soir et la nuit. Comment aurait-il pu les enregistrer la nuit et faire la séance de Cilla Black le lendemain matin ? J’ai écrit qu’il avait perdu le contrôle sur le groupe à partir du White Album, mais qui peut prétendre le contraire ? Les gens ont le droit de critiquer, mais ce sont les faits, c’est ce que j’ai vu. En tout cas, je ne l’ai pas fait pour “écorner des mythes”. C’est venu comme c’est venu dans mon récit.

Paul McCartney, Yoko Ono ou Pattie Harrison vous ont-ils contacté après la parution ?

Aucun retour de qui que ce soit. Paul, je l’ai vu il y a un an environ, on a eu une discussion sympa mais on n’a pas évoqué le livre une seule seconde. Je ne suis pas certain qu’il l’ait lu. Je pouvais m’attendre à des critiques mais je me doutais qu’aucune ne viendrait des insiders.

 

« Remixer Sgt. Pepper, c’est comme s’amuser à repeindre par-dessus la Joconde. »

 

Aviez-vous lu tout ou partie des livres consacrés aux Beatles avant de vous attaquer au vôtre ?

Non, pas du tout. Je sais qu’il existe de nombreuses personnes qui sont bien plus spécialistes que moi même si, je le répète, il faut faire le tri parmi toute une série d’anecdotes. Je m’en remets au travail de Mark Lewisohn qui, depuis The Beatles Day by Day (1988), semble le plus complet sur le groupe.

Les cinquante ans de Sgt. Pepper sont célébrés en ce moment. Avez-vous écouté les remix proposés par les coffrets de réédition ?

Non, j’ai refusé de les écouter et on ne m’y prendra pas. Sgt. Pepper est une œuvre d’art iconique, un objet musical qui a traversé le temps, pourquoi voulez-vous le remixer ? Pour faire de l’argent, voilà la réponse. Remixer Sgt. Pepper, c’est comme s’amuser à repeindre par-dessus la Joconde. Qui peut avoir une idée pareille ? Quand vous avez la Joconde, vous n’y touchez pas. Il y a eu beaucoup de désinformation autour du mix stéréo de Sgt. Pepper. Soi-disant, le groupe l’aurait totalement négligé, et le mix aurait été expédié à la va-vite. C’est ridicule. Je vais vous dire comment ça s’est passé. Nous avons commencé par le mixage mono, qui correspondait aux conditions d’écoute de la plupart des appareils à l’époque. Le groupe y a assisté, et c’était exactement ce que nous voulions. George (Martin), Richard (son assistant) et moi avions pris des notes sur tous les réglages, et nous voulions les mêmes pour le stéréo. Sauf que l’enjeu était très spécifique : nous avions un quatre-pistes, avec parfois deux pistes de voix réservées, toute la rythmique sur une piste, et un arrangement sur la dernière. Trouver un équilibre entre les basses, médium et aigus en stéréo dans une telle configuration est difficile. Mais nous avons passé quatre jours et demi dessus, entièrement dédiés au meilleur mix possible. Il a fallu ajuster plein de petites choses, ajouter des effets, pour mettre en valeur la grande diversité de sons du disque. Le groupe nous a dit “on vous fait confiance pour que ça sonne de la même façon”. Ils n’avaient pas besoin d’être là, c’est tout. Quand il a entendu la version stéréo à l’époque, Brian Wilson, le cerveau des Beach Boys, a été le premier à dire que c’était extraordinaire. Les nouveaux mix de Sgt. Pepper ne correspondent pas à l’intention que nous avions. C’est un acte de démolition.

Avez-vous été sollicité pour travailler sur ce remix ?

Non et, de toute façon, j’aurais refusé. Cette idée de vouloir refaire un classique m’échappe complètement. Comme m’échappe complètement l’idée qu’il fallait remixer et remasteriser les albums des Beatles à Abbey Road (ndlr. en 2009). Ce n’est pas Abbey Road qui a fait le son de Sgt. Pepper. Ce sont trois personnes…

Et concernant les chutes de studio, quelles sont celles qui vous semblent le plus dignes d’intérêt ?

Vous savez, les prises non retenues étaient simplement moins bonnes que celles de la version finale. Il me semble que la durée des chutes republiées sont plus courtes que celles de l’Anthology de 1996 (ndlr. c’est inexact mais certaines prises sont les mêmes).

Dans la version française de votre livre, il est écrit que vous avez procédé à huit prises orchestrales de l’explosion finale sonore d’A Day in the life. Elles n’y figurent pas.

Pas huit prises : cinq. Mais elles sont toutes sur le disque final. Nous avons enregistré cinq prises de l’orchestre. Nous n’étions pas censés le faire, nous aurions dû payer les 45 musiciens cinq fois, sinon. Nous leur avons dit que c’étaient des essais. Ce que vous entendez sur la chanson, ce sont ces cinq prises rejouées en simultané. C’était la première fois que deux enregistreurs quatre-pistes fonctionnaient en même temps.

Beaucoup de fans manifestent l’idée que Sgt. Pepper a moins bien vieilli que Revolver ou le White Album. Qu’en pensez-vous ?

Quand on a commencé Revolver, j’avais des idées de sons que je voulais entendre. Les membres du groupe m’ont demandé de les trouver et j’ai dû y arriver sans les logiciels et tous les plug-ins que nous avons aujourd’hui. J’y suis parvenu en changeant le positionnement des micros et cela a changé à jamais la façon d’enregistrer les guitares. Sur le White Album, la tension était énorme, les Beatles étaient à bout de nerfs et ils jouaient très très fort, avec des réglages qui me posaient problème tellement le volume était haut. Cela donne un son plus punchy. Sgt. Pepper a davantage de sons de claviers, moins de solos, c’est très différent. Je ne sais pas si ça répond exactement à la question, mais c’est ce qui me vient.

Notre dernière question est une observation. On va vous dire ce qui nous séduit tant dans votre livre : il donne l’impression au lecteur d’être un insider, il donne la sensation incroyable d’avoir côtoyé les Beatles.

C’est juste et j’ai une dernière anecdote à ce sujet. Harold Massey m’avait demandé si je voulais des photos dans le livre. J’ai répondu : “non, surtout pas”. Parce que si vous représentez les gens et les lieux avec des photos, vous empêchez l’imaginaire de fonctionner, et j’avais bien l’intention de donner aux gens assez d’informations pour se représenter ces lieux et ces personnes que je connaissais si bien.

Entretien : Cédric Rouquette

[1] Geoff Emerick est entré à EMI le jour de la première session des Beatles à Abbey Road. Il n’a pas toujours assisté à leurs séances mais il est devenu leur ingénieur du son attitré entre Revolver (1966) et Abbey Road (1969). Il a enregistré la totalité de Sergent Pepper’s Lonely Hearts Club Band et dix morceaux du White Album en 1968.

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