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9 février 2018
Franz Ferdinand : « Le groupe ne sera plus jamais le même… »
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Franz Ferdinand : « Le groupe ne sera plus jamais le même… »

Alex Krapanos, leader de Franz Ferdinand, et Julian Corrie, tout juste arrivé dans le groupe, dévoilent les dessous de l’hyper-dansant Always Ascending. Les Ecossais affirment que leur esthétique vient de se redéfinir pour les dix prochaines années. Entretien.

Cela fait cinq ans que vous n’avez pas sorti de disque sous le nom de Franz Ferdinand seul. Ça n’a pas été trop long ?

Alex : Si ! Le dernier album de Franz Ferdinand remontait à 2013 (Right Thoughts, Right Words, Right Action) et Always Ascending sort en 2018. On a fait quelques trucs entre-temps, tout de même : on a tourné en 2014 puis on a commencé à travailler avec les Sparks. On a enregistré avec eux à l’automne, le disque est sorti en 2015 et on a tourné jusqu’à la fin 2015. Puis Nick McCarthy a quitté le groupe. On s’est retrouvé ensuite et on a commencé à écrire tout au long de l’année 2016. En août 2016, Julian (Corrie, ex-Miaoux Miaoux) a rejoint le groupe et on a travaillé intensément tous ensemble sur les morceaux jusqu’au début de l’année. On a enregistré l’album, on est venu à Paris pour le mixer puis on est parti en tournée. On est revenu pour finir le mixage et on a recommencé à tourner. J’ai aussi trouvé le temps d’aller à Cuba et d’enregistrer le disque de BNQT.

Est-ce que Always Ascending, le titre du nouvel album est une sorte de slogan ?

Julian Corrie : Ça l’est en quelque sorte, ce n’est pas une métaphore compliquée… Le titre de l’album a été trouvé une fois qu’on avait rassemblé tous les morceaux. On avait quelques autres idées, mais celui-là convenait parfaitement. On a vraiment envie de montrer qu’on évolue.

Alex : Oui, le précédent album arrivait à la fin d’une décennie de Franz Ferdinand et il encapsulait ce qui était ce l’essence et le son de Franz Ferdinand en seul album. C’était ce qu’il fallait faire à ce moment-là. Et puis on est passé à autre chose, et avec cet album c’est comme un nouveau début. On commence une nouvelle décennie.

Tu as dit précédemment que c’était comme repartir de zéro.

Alex : Oui, mais pas tout a fait. La métaphore que j’utiliserais est la suivante : tu es à la campagne, c’est l’hiver, tu regardes par la fenêtre et tout ce que tu vois, c’est un champ que tu as vu des centaines de fois auparavant, mais cette fois, il est couvert de neige et de glace, il n’y pas une trace. Ça peut effrayer – « il fait froid dehors, restons au chaud à l’intérieur » – ou au contraire ça peut être très excitant – « yeah, sortons, soyons les premières personnes à laisser nos traces dans la neige ». C’est un peu ce qu’on a fait. Le groupe n’allait plus jamais être le même qu’avant. Au lieu d’être effayé, on s’est dit, « c’est une super opportunité, sortons et… faisons une bataille de boules de neige ! » (rires)

Always Ascending a été écrit dans un endroit assez isolé. Quel a été l’impact sur l’écriture ?

Alex : Oui, on a un studio dans un village du sud de l’Ecosse. Quand je parle d’un champ dans la métaphore, j’ai en tête un vrai champ, celui qu’on voit des fenêtres du studio.

Julian : c’est un endroit parfait pour travailler sur un album. Quand j’ai rejoint le groupe, on a commencé à travailler et à vivre ensemble dans ce village. C’était chouette et c’était l’occasion de se concentrer sur ce qu’on faisait.  L’album est le résultat de beaucoup de séances de répétitions et d’écriture dans ce studio. Tout l’album a été enregistré en live. On voulait maîtriser nos chansons avant de les enregistrer. Beaucoup de groupes enregistrent et tournent aussitôt. A la fin de la tournée, ils jouent très bien leur disque. Souvent, bien mieux que lorsqu’ils l’avaient enregistré, comme s’ils apprenaient à le jouer pendant la tournée. On a voulu faire le contraire, on a appris à le jouer et ensuite seulement on l’a enregistré. Et quand il a fallu répéter avant les concerts, ça a été très rapide et évident.

Alex : Le chanteur des Maccabees disait cela récemment dans une interview : les groupes enregistrent et apprennent ensuite comment jouer leurs chansons sur scène. On a fait l’inverse…

Julian : C’est une façon de faire est assez old-school en fait. Avec les technoloqies modernes, ce que font beaucoup de groupes de nos jours, c’est entrer en studio avec des démos, des idées assez brutes qu’ils affinent ensuite. C’est une bonne approche aussi, mais je pense qu’en faisant comme on l’a fait, on a pu capturer quelque chose d’assez excitant.

Alex : J’ai une amie chinoise dont le père fait de la calligraphie et est un des artistes les plus réputés en Chine. Elle m’expliquait que pour les calligraphies les plus remarquables, les artistes passaient une journée à préparer leur encre et leur papier. Ils passaient du temps en contemplation, à imaginer ce qu’ils allaient produire. Il leur fallait des années pour arriver à se mettre dans cet état d’esprit. Et quand ils arrivent à la phase d’exécution de la calligraphie, c’était extrêmement rapide, ça prenait littéralement quelques secondes seulement. Et ça ne pouvait être aussi rapide que parce qu’il y avait eu cette journée entière de préparation. C’est une méthode intéressante à appliquer à la musique aussi. Une année de préparation et de contemplation puis six jours d’enregistrement. C’est comme cela que l’on a fait cet album.

C’est tout de même un luxe et un certain confort, tous les groupes ne peuvent pas se permettre cela.

Alex : Je ne suis pas tout à fait d’accord. Quand un groupe débute, il fait des petits concerts, il passe plein de temps à répéter dans des chambres d’étudiant, à penser à ce qu’il veut faire, à en discuter. Il joue des concerts et peaufine son style. Et quand c’est le moment d’enregistrer ton premier album, tu sais très bien le jouer, parce que tu l’as joué ainsi pendant un, deux ans. Et puis, tu n’as pas d’argent alors tu dois enregistrer très vite. C’est ce qu’on avait fait avec notre premier album, on l’avait enregistré en moins de deux semaines, car on n’avait pas de budget pour faire plus. Je trouve toujours ahurissant les groupes qui passent six mois en studio… Pour l’album des Sparks, on avait un peu fonctionné de la même manière, à s’envoyer des idées pendant un an, à échanger et discuter, avant de l’enregistrer assez rapidement ensemble.

Comment s’est fait le choix de Julian Corrie pour compléter le groupe et s’inserrer dans ce projet ?

Alex : Ce qui nous a attiré vers Julian, c’était ce qu’il faisait avec son projet Miaoux Miaoux et aussi ce qu’il disait en interview. Cela aurait été très facile pour nous d’engager un mec qui vienne du rock indé et qui joue de la guitare d’une manière identique à celle de Franz Ferdinand. Mais on aurait passé la prochaine décennie à refaire ce qu’on a fait ces dix dernières années. Julian n’a pas ce passé-là, il sa propre couleur musicale, une personnalité forte et beaucoup de créativité.

A-t-il été facile de rejoindre ce groupe ?

Julian : Oui, étonnamment facile. J’étais en vacances quand j’ai reçu un mail d’Alex et j’étais très surpris. On a d’abord été boire des verres, manger ensemble et ensuite j’ai rejoint le groupe en studio. C’était facile parce que je me suis dit que j’allais aller faire de la musique avec des gens placés dans le même état d’esprit que le mien, des gens que je connaissais de réputation et que je respectais. Je ne me suis pas dit que je rejoignais Franz Ferdinand et que j’allais devoir jouer d’une manière particulière qui devait coller à ce qu’ils étaient.

Alex : C’est une dynamique de groupe, tu peux aller dans un pub avec des amis et il y aura une certaine atmosphère et tu peux y retourner le lendemain avec d’autres amis et l’atmosphère sera complètement différente. Ça marche aussi pour le groupe : le groupe a une personnalité et l’atmosphère était bonne !

Aviez-vous l’idée d’associer Philippe Zdar à l’album dès le début ?

Alex : On a commencé à discuter de l’idée d’un producteur un peu après que Julian ait rejoint le groupe. Est-ce qu’on voulait l’enregistrer et le produire nous-mêmes ? On a commencé à enregistrer quelques trucs et on s’est rendu compte qu’on voulait tous ajouter quelqu’un à ce processus. Le choix du producteur était une des premières décisions communes. Et le nom de Philippe est le premier à être sorti… Pour plusieurs raisons : ses disques ont un son fabuleux, à cause de son esthétisme aussi, il vient d’un milieu de clubs, de Djs, et on voulait combiner cette esthétique avec celle d’un groupe qui joue du rock. Il travaille beaucoup avec la programmation et nous on voulait qu’il travaille le son d’un groupe live. Et c’était la bonne personne pour faire cela. Son enthousiasme, ses goûts, son attitude, ses comptences, tout collait. C’est un grand, il n’y a pas beaucoup de personnes aussi douées que lui pour cela dans le monde et on a été très chanceux de pouvoir travailler avec lui.

L’album aurait pu être totalement différent sans lui.

Julian : Effectivement. Un album est toujours une capture d’un moment d’un groupe, de la combinaison de ses personnalités et de celle du producteur.

Alex : l’album aurait été complètement différent avec un producteur de rock comme par exemple Rick Rubin ou Steve Albini. Ce sont des très grands producteurs, mais on n’aurait pas fait l’album que l’on voulait avec eux, on n’a jamais pensé à eux pour ce disque.

Comment décririez-vous le son de cet album ?

Julian : C’est une sorte de combinaison de naturalisme et de futurisme. C’est l’idée d’un groupe qui joue live dans une pièce, c’est très naturel, tu peux entendre les interactions entre les différents musiciens, mais c’est très futuriste aussi. Quand on parlait du son de cet album tout à l’heure, on avait vraiment comme idée qu’il sonne comme un album de 2018 ou comme l’idée qu’on se fait d’un album de 2018.

Il m’est venu quelques comparaisons un peu singulières en écoutant Always Ascending, des associations pas évidentes à première vue… Sur Paper Cages, j’ai cru déceler l’influence du Lullaby de Cure.

Alex : C’est une chanson qui a un fond disco si on y pense bien. Je n’y avait pas pensé, mais c’est une chouette comparaison. Les gens se méprennent souvent sur Cure, on les considère comme de la new wave gothique, mais on y entend tellement d’autres choses, du disco, du jazz même…

Sur Huck and Jim, on pourrait même imaginer Marylin Manson ou Rammstein…

Julian : (Rires) Je ne sais pas vraiment, mais ça pourrait être une bonne idée de reprendre un morceau de Marylin Manson à notre façon. Cette chanson est la plus « classique » de l’album je pense…

Alex : on avait envie de sonner comme Pavement, Silver Jews, Archers of Loaf sur cette chanson. Voire Weezer…

Huck and Jim est une chansons engagée. Est-ce que Franz Ferdinand est un groupe politique ?

Alex : Je ne dirai pas groupe « politique » parce que cela suggère que c’est le but premier du groupe. Le Dead Kennedys sont un groupe polique, mais pas nous. Il y a néanmoins cette dimension dans ce que nous faisons, sûrement davantage maintenant qu’avant… On parle des Etats-Unis et de la Grande Bretagne, du NHS (National Health Service, équivalent de la Sécurité Sociale, de cette institution qui m’a sauvé plusieurs fois. On parle du fait qu’une civilisation se mesure aussi à la façon dont elle s’occupe et protège les pauvres, les faibles, les malades. Voilà comment on devrait mesurer la valeur d’une civilisation. Notre gouvernement aussi essait de privatiser le NHS et de le vendre, en douce, à Virgin. Il le fait en secret, sans que les gens soient au courant et ça va être un fiasco total. Alors, oui, Franz Ferdinand est un groupe politique quand je profite d’une interview pour en parler et attirer l’attention sur le fait que notre gouvernement est en train de foutre en l’air quelque chose d’une telle importance.

Cette chanson parle aussi de Huck and Jim, les héros de Huckleberry Finn de Mark Twain. Ce sont les deux premiers personnages américains que j’ai découverts quand j’étais enfant et que mon père me racontait cette histoire. Quand j’étais enfant, je voyais avec les yeux naïfs d’un enfant, pour moi c’était les aventures de deux amis. Mais quand on y pense avec une perspective adulte, c’est l’histoire d’un gosse de quatorze ans qui fuit son père blanc alcolique et violent, et son ami noir est un esclave qui fuit son propriétaire, un putain de propriétaire qui voulait le revendre. Si tu veux comprendre pourquoi l’Amérique est tellement foutue actuellement, il faut relire Huckleberry Finn. C’est un livre fascinant… Mark Twain était un très grand observateur, un génie.

Entretien : Julien Courbe
Photo : Julien Bourgeois

FRANZ FERDINAND – Always Ascending
(Domino)

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