Rééditions
29 janvier 2015
The Posies - Failure (Réédition)
Partager sur Facebook Partager sur Twitter

The Posies - Failure (Réédition)

Inconscience ou provocation ? Culot ou absence totale de sens du timing et des modes ? Difficile, un quart de siècle après les événements, de rendre compte de la curieuse combinaison d’ingrédients susceptible d’expliquer la naissance d’un groupe au patronyme de chochottes – les bouquets de fleurs, sérieusement ! – et aux accents résolument pop à Seattle alors même que les premiers frémissements du grunge commencent tout juste à s’y faire sentir. Tout commence en 1986, pas très loin de là, à Bellingham, lorsque Jon Auer croise le chemin de Ken Stringfellow, encore étudiant à l’université locale. Les deux jeunes gens partagent une passion commune et largement anglo-centrée pour les chansons pop classiques et bien écrites, et s’inscrivent donc d’emblée en décalage avec les tendances émergentes d’une époque et d’une ville qui s’apprêtent à célébrer le retour au son brut du rock métallique et des grosses guitares qui tachent. Tout au long de 1987, le duo peaufine quasiment en autarcie une première série de douze maquettes et autres démos dans le home-studio familial installé chez les Auer.

Convertis de fraîche date aux vertus de l’autoproduction, les deux compères financent eux-mêmes la publication du résultat en cassette avec un titre en forme d’antiphrase, Failure (1988). Ils se chargent eux-mêmes d’en assurer la distribution dans les lieux réputés de la contre-culture de l’état de Washington. C’est ainsi que, début 1988, ils débarquent, attifés en parfaits clones de Robert Smith, chez Cellophane Square Records, un disquaire de Bellingham où Scott McCaughey – fondateur de Young Fresh Fellows et futur membre avec Auer, Stringfellow et Peter Buck de The Minus 5 – travaille alors comme vendeur. Séduit par les vertus mélodiques et la fraîcheur inspirée de ces premières compositions, il en chante d’abord les louanges écrites dans quelques fanzines avant de proposer d’en organiser la publication sur des supports plus coûteux – CD et vinyle – via un label indépendant local, PopLlama.

Malgré toutes leurs imperfections techniques initiales, les compositions originelles de Failure – aujourd’hui rééditées dans une version qui leur adjoint sept démos dispensables et un titre live en guise de bonus historiques – ont conservé avec les années toutes leurs qualités, celles-là même qui ont suscité à l’époque l’enthousiasme légitime de McCaughey et de nombreux autres critiques. On y entend en effet un groupe en devenir, aux références et aux accents résolument pop : harmonies vocales directement inspirées du classicisme de The Hollies ou de Simon & Garfunkel (The Longest Line, I May Hate You Sometimes), compositions mélodieuses et soignées baignées dans la mélancolie adolescente des premiers Big Star et sans doute davantage des enregistrements solo du regretté Chris Bell. Quelques-unes d’entre elles possèdent déjà des allures de classiques comme Paint Me et At Least For Now. Dépourvues de toute trace de cynisme ou de démonstration de force, elles constituent à cette date l’un des rares prolongements américains de cette forme d’anti-virilité absolue et de romantisme exacerbé dont sont à l’époque plus coutumiers les groupes phares de la scène indépendante britannique, The Smiths en tête.

Et même si certains textes font rétrospectivement sourire, péchant par un excès d’auto-apitoiement nombriliste ou de verbiage adolescent – “You call me immature because I’m too sensitive to your insensitivity” sur Like Me Too –, l’ensemble constitue déjà l’amorce plus qu’accomplie d’une carrière qui s’étale désormais sur près de trois décennies. Alors que la plupart des groupes rock s’assagissent avec l’âge, coupant peu à peu le vin punk de leurs débuts avec de l’eau pop, The Posies durcira au contraire peu à peu le ton de ces premières tentatives, notamment après la signature chez Geffen l’année suivante et la publication de son deuxième LP, Dear 23 (1990), peut-être le meilleur pour qui reste avant tout admiratif de cette première veine mélodique. Jon Auer et Ken Stringfellow s’efforceront ensuite de raccrocher les bons wagons à force de guitares saturées et connaîtront un succès mérité mais presque paradoxal au début des années 90 dans le sillage porteur de ces formations de Seattle avec lesquelles ils ne possédaient pourtant que bien peu de points communs. Il n’en demeure pas moins que le charme ineffable de ces premiers enregistrements bricolés à domicile par ces quatre mains déjà expertes est demeuré intact et unique. Tout sauf un échec.


Matthieu Grunfeld

Partager sur Facebook Partager sur Twitter