Chroniques d'albums
9 janvier 2013
Yo La Tengo - Fade
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Yo La Tengo - Fade

Véritable coureur de fond de l’indie rock américain le plus aventureux, Yo La Tengo s’est toujours présenté comme un cousin banlieusard de Sonic Youth à qui l’on aurait injustement refusé l’accès aux portes de la gloire, pour son supposé manque de glamour urbain. Ces deux groupes incontournables ont bâti une œuvre sur les terres brûlées du Velvet Underground et de Can, pour élaborer une grammaire rock en totale liberté, dont la pertinence réside dans un refus assumé d’être dans l’air du temps. Cette marge de manœuvre que s’est implicitement accordée le trio d’Hoboken lui permet encore, après vingt-cinq ans d’activité, de ne pas lâcher la bride. Pour les connaisseurs, chaque sortie d’album est l’occasion de remettre un peu d’ordre dans les souvenirs, afin de savoir quelle place occuperait le nouveau venu dans une discographie foisonnante où tout néophyte se perdrait. Avançons en toute subjectivité que si Electr-O-Pura (1995) et I Can Hear The Heart Beating As One (1997) figurent comme les sommets des années 90, la décennie suivante mit la barre encore plus haut avec le lunaire et introspectif And Then Nothing Turned Itself Inside Out (2000), jusqu’à l’apothéose d’un style plus maîtrisé que jamais sur le multicolore I’m Not Afraid Of You And I Will Beat Your Ass (2006). Durant toutes ces années, Ira Kaplan (guitare, clavier, chant), Georgia Hubley (batterie, chant) et James McNew (basse, chant) ont élaboré une équation musicale où la fureur et la distorsion cohabitent toujours avec de beaux élans de tendresse murmurée.

Fade déroge un peu à cette règle en préférant l’air au feu, et a surtout l’avantage de succéder à un Popular Songs (2009) en demi-teinte qui montrait quelques signes de faiblesse. Comme le sous-entend son titre, ce quinzième LP joue sur une zone de flou entre une évidence pop et la production rêche de John McEntire (Tortoise), pour mieux retrouver les plaisirs de l’esquisse. Ouverture pleine d’allégresse, Ohm se présente comme une ballade chantée en chœur sans véritable refrain, avec quelques décharges électriques en arrière-plan pour donner de la profondeur de champ à ce qui ressemble à une profession de foi : Sometimes the bad guys go right on top/ Sometimes the good guys lose/ We try not to lose our hearts, not to lose our mind.” Toute la première partie de Fade s’offre ainsi avec une simplicité et une concision nouvelles de la part d’une formation davantage connue pour élaborer des morceaux épiques. Entre les violons guillerets d’Is That Enough et le krautrock bouleversant de Stupid Things, Paddle Forward est le brûlot noisy pop emballant qu’on attend toujours dans un album de Yo La Tengo, car on sait qu’il nous emportera loin. Dans sa seconde moitié, Fade aborde des territoires plus dénudés et folk aux atmosphères crépusculaires, avec comme point d’orgue mélancolique Cornelia And Jane, magnifiquement interprété par Georgia. Avec ses cuivres et ses violons consolateurs, Before We Run vient clore ce chapitre sur un sentiment d’évaporation progressive. Belle manière d’apposer des points de suspension à un parcours hors norme qu’on imagine sans fin.



Thomas Bartel

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