Listomania
6 septembre 2019
Ezra Furman, Street fighting man
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Ezra Furman, Street fighting man

Sur son nouvel album Twelve Nudes, paru le 30 août, Ezra Furman redéfinit le format de la protest song, guitare sèche en bandoulière, pour cracher la haine qu’il voue à une époque où les cupides et les haters ont le pouvoir.

«Le monde est en train de mal tourner et ça donne envie de hurler !» Ezra Furman qualifie son cinquième album d’utilité publique. L’Américain transgenre, silhouette gracile, rouge aux lèvres et allure BCBG dans le salon tamisé d’un hôtel parisien, est un tantinet sous pression, désespéré par le dérèglement du monde. En témoignent ces quelques vers extraits du titre d’ouverture Calm Down – et son sous-titre militant I Should Not Be Alone : «Bébé ne sois pas triste / Je sais, ce n’est pas la vie que nous voulions / Les méchants nous forcent à nous soumettre / Quand tu glisses, rien ne te freine / S’il-te-plaît arrête de pleurer, inspire très profondément / Prends un grand verre d’eau glacée / Calme-toi, calme-toi / Bébé, calme-toi / Je sais que tu ne peux pas car moi-même je n’y arrive pas»[1].

La trentaine entamée, Ezra Furman gratte son désespoir jusqu’à l’os dans le brûlot punk Twelve Nudes, enregistré en trois semaines, l’automne dernier. Le natif de Chicago ne chante pas, il crie, la mâchoire serrée, rongé par l’amertume, à force d’avoir dû se voiler la face sur la gravité de l’actualité. «J’ai gâché mes vingt ans dans la soumission, je pensais être hors du système, mais j’étais en quête de richesse et de pouvoir»[2], regrette-t-il sans rougir sur Evening Prayer aka Justice. Le temps n’est plus une monnaie qu’il veut voir gaspiller. «J’avais sur le cœur quelque chose qui me brûlait littéralement, justifie-t-il. J’ai su qu’il fallait faire un album punk quand on a enregistré une reprise de Unbelievers de Vampire Weekend. On l’a jouée fort, vraiment très fort, et pendant que je chantais les paroles, que je les hurlais, j’ai pris un shot d’adrénaline.» La même adrénaline qui conduit les haters à déverser leur fiel tous azimuts sur les réseaux sociaux. «Un contenu choquant, vulgaire ou déplacé suscite davantage le clic, dit-il. Et les applis comme Twitter récompensent les personnes qui tiennent les propos les plus extrêmes. Alors voilà, la violence des mots est “inconscientisée” chez nous tous.»

I Lost My Innocence, qui bouclait son disque précédent, glaçait par son cynisme. «Il m’a fallu prendre le dessus sur ce qui me faisait me sentir exclu et m’en servir comme une force, explique-t-il. Je me suis aussi rendu compte que chanter ce en quoi je crois alimente le débat. Je permets à la culture de masse d’ouvrir les yeux sur la libération queer et les transgenres.» Cet hiver, il tweetait sans équivoque : «Ça a mis un peu de temps pour que je réalise… qu’il est pertinent de me définir comme trans». À la fin de l’été, tout le monde sera surpris d’entendre les paroles glaçantes d’un homme ligoté à l’arrière d’un camion, et chantée à la première personne. «Il ne fait pas bon être trans, justifie-t-il. On les assassine. Ils n’ont pas droit de s’engager dans l’armée. Le gouvernement leur a retiré toute aide financière et a redéfini les considérations de genre. Dire qu’être trans est un sacrilège est une atteinte à la dignité humaine, ça ne fait qu’encourager les crimes de haine.»

«Se vautrer dans la souffrance et jouir de la douleur»

Twelve Nudes est nettement plus virulent que son prédécesseur. Sur Transangelic Exodus (2018), Ezra Furman se dérobait derrière des atours fictionnels, tombait amoureux d’un ange déchu, parce que transgenre, et ensemble, ils fuyaient en voiture l’Amérique de Trump. Les forces du mal lancées à leurs trousses n’étaient pas nommées. «Le précédent album ressemblait à un court-métrage, alors que Twelve Nudes est une suite de peintures rupestres et primitives», décrit-il. Sa rancœur est presque exclusivement dirigée contre «les géants capitalistes, étriqués, cupides et égocentriques» dans le conflit qui les oppose aux sans-dents. Il s’offre à ce sujet la première référence lyrique à l’assurance dentaire américaine sur My Teeth Hurt. «Cette chanson, qui consiste à dire tout haut que tu souffres, est devenu le fil conducteur de l’album, résume-t-il. Je voulais me vautrer dans la souffrance pour ne pas l’oublier et assener des “c’est très grave !”.»

Dans Twelve Nudes, Ezra Furman médite sur douze émotions qui l’ont submergé. «Avoir un accès 24 heures sur 24 à l’actualité est extrêmement toxique, dit-il. Ça m’a causé beaucoup de peine, d’anxiété, de peur, de rage et aussi de frustration.» Demeure une seule question, en conclusion de son cinquième album : “My heart is on fire, does anyone know? What can I do but rock’n’roll?” («Mon cœur brûle, quelqu’un peut me dire ? Que puis-je faire sinon du rock’n’roll ?»). Une question que se sont aussi posés les Rolling Stones, en 1968, sur Street Fighting Man : «Que peut faire un pauvre gars à part chanter dans un groupe de rock’n’roll ? Londres est endormie et il n’y a pas de place pour un combattant des rues». Ce titre a contribué à leur mythification comme un groupe insurrectionnel. «Tout le monde pense que cette chanson est un appel à une insurrection violente, sauf que je ne crois qu’elle ait été pensée ainsi, corrige Ezra Furman. J’avoue que ça m’effraie, que mes chansons puissent servir à encourager le désordre civil.»

Quand il veut se débarrasser des milliardaires (Trauma) ou qu’il en appelle à engager le combat pour une bonne cause (Evening Prayer aka Justice), il prône la non-violence, mais tout son art suggère quelque chose de plus dur. Ezra Furman surprend par son impétuosité, sa colère, sa tentation de tout foutre en l’air. «Que faire de ces sentiments devant toutes ces forces qui nous accablent et menacent ceux qui nous sont chers ? Jouer plus fort et plus vite, c’est tout ce que j’ai trouvé. Je ne voulais pas me bâillonner. Le rock aime les perdants, alors c’est un moyen sain de jouir de la douleur.» Ezra Furman sacrifie au négativisme jusque dans la couleur des arrangements, abrutissants, quand ses contemporains cherchent le plus souvent à caresser l’oreille. «Être artiste, en soi, n’est pas une forme de protestation et d’activisme, ça ne suffit plus, reconnaît-il. Cet album, c’est mon wake-up call pour me libérer d’une tension.» Celle d’un indigné.

Texte Alexandra Dumont
Photographie Julia Borel

Repères :
1986 : Naissance à Chicago (Illinois), le 5 septembre
2006-2011 : Il sort trois albums sous le nom d’Ezra Furman and The Harpoons
2012 : The Year of No Returning, premier album en solo
2013 : Deuxième album Day of the Dog, plus intime, sur la sexualité et le genre
2015 : Troisième Perpetual Motion People, qui aborde la question du genre sous l’angle de la représentation physique
2018 : Quatrième album, Transangelic Exodus, road-trip rock et queer
2019 : Cinquième album, Twelve Nudes

[1] “Baby don’t be so bad / I know isn’t life we wanted / Bad men crush us into submission / Downhill sliding no more friction / Please stop crying take a deep breath / Take a tall glass ice cold water / Calm down, calm down / Baby, calm down / I know you can’t cause I can’t calm down”

[2] “I’ve wasted my twenties in submission, I thought I was outside the system, but i was rolling over for wealth and power”

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