Rééditions
26 mars 2014
Microdisney - Everybody Is Fantastic (Réédition)
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Microdisney - Everybody Is Fantastic (Réédition)

Les grands groupes surgissent souvent des rencontres les plus improbables entre des talents musicaux que tout oppose. C’est le cas pour Microdisney, né en 1980 à Cork du mariage provisoire entre une carpe rock – Cathal Coughlan, fan de The Velvet Underground et Suicide – et un lapin pop – Sean O’Hagan, apprenti-guitariste dont l’éducation musicale initiale se réduit de son propre aveu à la consommation radiophonique des principaux tubes du moment. Depuis leur province irlandaise, les deux hommes contemplent avec la même distance indifférente l’effervescence londonienne et affichent la même imperméabilité salutaire au cycle frénétique des courants et des modes. Bien décidés à échapper à la grisaille morose et oppressante de leur île, ils tâtonnent pendant quelques dizaines de mois à la recherche d’une identité esthétique qui commence à émerger sur une poignée de EP rassemblés sur une compilation au titre éminemment provocateur : We Hate You South African Bastards! (1984). Avec une renommée critique embryonnaire – John Peel fait partie des premiers et des plus fidèles supporteurs du groupe – et l’adresse de John Porter – le producteur de The Smiths – en guise de seuls viatiques, le duo débarque en 1983 à Londres en compagnie de sa section rythmique du moment pour y commencer l’enregistrement de ce qui deviendra son premier véritable album. Publié l’année suivante sous un intitulé qui constitue le parfait contrepoint ironique de la première compilation, Everybody Is Fantastic (1984) tient la dragée haute à l’ensemble de la concurrence, soutient sans rougir la comparaison avec les premières œuvres magistrales de Lloyd Cole, The Apartments ou encore Prefab Sprout et mérite donc de figurer au même titre dans le panthéon musical des années 80.

Si la production – notamment la mise en forme rythmique parfois rigide à l’exception de la métrique composée de Dolly – souffre indéniablement d’un manque de moyens et permet rétrospectivement de dater l’œuvre, les compositions atypiques et la poésie profondément inspirée et originale de Coughlan ont traversé les décennies sans souffrir le moins du monde des ravages du temps. Les influences post-punk qui imprégnaient encore les premiers titres de Microdisney ont presque totalement disparu au profit d’une musique très soignée, qui possède alors peu d’équivalent et où l’on décèle quelques traces éparses d’influences hétéroclites : le génie singulier des compositions solitaires les plus accessibles de Robert Wyatt (Moon), une certaine forme de sophistication dans les harmonies qui rappelle Steely Dan et qui contraste avec la profondeur presque sépulcrale de la voix de baryton de Coughlan, héritier très inspiré de John Cale qui demeure trente ans après l’un des meilleurs interprètes de sa génération. Souvent traversées par une tension entre la douceur des mélodies et la violence à peine contenue des textes, ces treize compositions auxquelles s’ajoutent ici une poignée de sessions radios surprennent, ravissent et bouleversent souvent. Coughlan y développe le fil d’une écriture à la fois simple et directe, presque totalement émancipée des règles formelles de la rime ou de la versification classique, et qui possède la puissance expressive de monologues que l’on croirait extraits des divagations d’un jeune Bukowski irlandais, étanchant sa soif à la bile tout autant qu’au whisky.

 “One october, losing his job/He was drinking heavily/Living in his mother’s house/Wild at weekends and sleeping all week”, chante-t-il sur This Liberal Love tandis que son compère entrelace une série de délicats arpèges de guitare acoustique qui tranchent étrangement avec l’évocation de la décrépitude ordinaire. La symbiose entre Coughlan et O’Hagan atteint son point culminant sur la somptueuse ballade à deux voix Dreaming Drains, où le lyrisme sombre et flamboyant de Scott Walker n’a jamais côtoyé d’aussi près les arabesques mélodiques de Brian Wilson. En tant que groupe, Microdisney ne fera jamais mieux même si chacun des trois albums ultérieurs – The Clock Comes Down The Stairs (1985), Crooked Mile (1987) et 39 Minutes (1988) – comporte son lot de réussites majeures et mérite des détours réguliers et attentifs en dépit de la mauvaise réputation critique dont souffrent notamment les deux derniers, réalisés sous la tutelle pas toujours bienveillante de Virgin. Séparément, les deux artistes atteindront d’autres sommets en fondant The Fatima Mansions et The High Llamas, deux formations majeures du début des années 90 qui leur permettront d’approfondir séparément deux filons désormais clairement séparés. Si ces autres histoires mieux connues méritent également d’être racontées, l’exhumation trop longtemps différée d’une partie importante du catalogue de Microdisney suscite immanquablement la nostalgie pour cette brève période de collaboration où les deux hommes se montrèrent fantastiques. Ensemble.


Matthieu Grunfeld

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