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28 mars 2011
Keren Ann : Entrevue avec Benjamin Biolay – 28/03/11
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Keren Ann : Entrevue avec Benjamin Biolay – 28/03/11

Avec deux actualités diamétralement opposées – la fin d’une superbe et tardive consécration pour lui, l’excitation de la sortie de son sixième album pour elle –, Benjamin Biolay et Keren Ann ont accepté leur toute première interview croisée en presse écrite. Révélé en 2000 dans l’ombre du retour triomphal d’Henri Salvador, le tandem reconstitué pose un regard complice et instructif sur la dernière décennie passée ensemble puis séparément. Sans exclure une nouvelle collaboration discographique. [Article et interview Franck Vergeade].

Avant que tu t’en ailles/Décrocher les étoiles/Avant les retrouvailles/Décrocher les étoiles”, chantaient-ils en duo sur le premier album de Keren Ann, La Biographie De Luka Philipsen (2000). Rarement paroles n’auront résonné de manière aussi prophétique dans la chanson française de la dernière décennie. Car si la paire d’auteurs-compositeurs à peine trentenaires se révèle au monde en cosignant l’album du retour Chambre Avec Vue (2000) d’Henri Salvador – au succès critique et public mirifique –, elle va progressivement se dissoudre, sous l’effet conjugué d’un vieux chanteur misandre et de la vie qui passe. Si Benjamin Biolay figure encore au générique de Not Going Anywhere (2003) – le premier LP de Keren Ann en langue anglaise –, c’est qu’il s’agit pour une part de titres traduits de La Disparition (2002), exemplaire album de folk français aux reflets surannés. Pendant ce temps-là, le natif de Villefranche-sur-Saône montre son appétence pour les doubles albums (Négatif, 2003), et multiplie les collaborations sur les disques des autres (Valérie Lagrange, Stephan Eicher, Julien Clerc, Juliette Gréco…). Son omniprésence hexagonale est telle qu’il s’attire encore les critiques et suscite bien des jalousies, confortées par l’insuccès (relatif) de l’auteur Des Lendemains Qui Chantent. Formant de nouveaux tandems (Lady & Bird pour elle avec l’Islandais Bardi Johannsson, Home pour lui avec sa femme Chiara Mastroianni), les deux inséparables musiciens s’écartent l’un de l’autre. Définitivement, croit-on alors. Surtout à lire certaines déclarations : “Notre association fonctionnait bien, mais on a trop vite été mis en compétition. On n’est pas fâché. C’est juste fini, comme dans un couple. Même si je trouve qu’elle a, un peu trop à mon goût, la garde des enfants” (dixit BB, in magic n°70). Alors que Keren Ann peine à s’affranchir en solitaire (le bien nommé Nolita, 2004), Benjamin Biolay signe son Black Album (À L’Origine, 2005), suivi de l’autobiographique Trash Yéyé (2007) – le disque de la rupture conjugale et vraie usine à tubes. Cette année-là, son ex-alter ego enchante avec un album en N&B (Keren Ann, 2007). Vous connaissez la suite : BB quitte Virgin, son label de toujours, et triomphe avec La Superbe (2009), double album au succès inattendu. Multipliant toujours les activités (une commande pour Emmanuelle Seigner par-ci, une bande originale de film par-là), Keren Ann invite, l’an passé, Benjamin Biolay à reprendre en duo L’Idole Des Jeunes (une reprise disponible sur la bande-son de Thelma, Louise Et Michel). Le courant est rétabli, la discussion peut commencer.



Commençons par l’actualité brûlante et la parution de ton sixième album, Keren. Quelle en était la genèse ?
Keren Ann : Pour cet album, j’ai voulu dissocier mon travail de chanteuse et de productrice, à la manière de mon intervention sur les disques des autres. J’avais une vision très précise de ce que je voulais entendre avant d’entrer en studio. Vocalement, je me suis poussée à prendre des risques plutôt que de rester dans les mêmes tessitures et dans mes zones de confort. J’avais envie de changement et de m’essayer à d’autres registres vocaux. Je me suis bien amusée avec la production, et mon songwriting est peut-être plus spontané. J’ai passé moins de temps à perfectionner qu’à mon habitude. C’est certainement une question d’âge et d’expérience. Bien sûr, il y a toujours ces ballades seventies dans lesquelles je me sens bien. À travers un titre comme All The Beautiful Girls, j’ai enfin réussi à mettre en forme une chanson après laquelle je cours après des années.

Pourquoi avoir choisi ce nombre palindrome 101 en titre ?
(Montrant son tatouage à l’effigie de 101 avec une encre marine, qui orne l’intérieur de son poignet droit.) KA : 101, c’est le psaume qui correspond à mes initiales en hébreu. Comme tous les gens qui écrivent – des chansons ou autre chose –, j’aime bien feuilleter la Bible, en particulier la traduction de King James. Amour, sexe, fraternité, crimes, tout y est fabuleusement décrit. En tout cas, ce psaume m’a toujours intriguée, et le nombre 101 poursuivie. Je me suis souvent raccroché à des signes du destin. En l’occurrence, après un concert à Taïwan, je me suis retrouvée au Tapei 101, le building le plus haut du monde. C’est là-bas qu’est née la chanson finale, 101, où j’effectue le décompte jusqu’au chiffre 1. Il me faut toujours un point de départ pour construire un album. Je portais le titre avec moi bien avant de composer les autres morceaux.

Comment as-tu vécu la consécration tardive grâce à ton cinquième album, Benjamin ?
BB : J’ai été aussi surpris du succès de La Superbe (2009) que de l’insuccès de Trash Yéyé (2007) – ça équilibre les choses. Il faut aussi relativiser : je n’ai pas vendu des wagons de disques comme Christophe Maé, mais je suis évidemment très satisfait.
KA : Le succès de La Superbe est aussi celui de toute ta discographie. C’est comme un robinet qui ne fonctionnait pas et qui, soudain, se met à couler…
BB : Il y a des moments dans ta vie où cela doit se passer et d’autres, au contraire, où tu n’es pas synchrone avec ce que les gens attendent de toi. Mon disque préféré, À L’Origine (2005), est ainsi le plus gros carnage de ma vie. Pour La Superbe, j’étais parti en roue libre sur un double album. Aujourd’hui, dans ma tête, je suis déjà passé à autre chose. Ce qui peut constituer un handicap par rapport au marché régional français. Avec les ventes remarquables de La Superbe, je suis rentré dans une nouvelle phase, plus industrielle, plus lourde. C’est forcément plutôt agréable, mais si j’ai envie de tout fracasser, ça va être emmerdant… Surtout si je me laisse guider par mes pulsions nihilistes habituelles.

Le paradoxe du succès de La Superbe étant constitué par le fait qu’il s’agissait d’un double LP…
BB : Pour le prochain, j’ai envie d’un album plus ramassé, avec dix titres seulement.
KA : C’est ce que je fais à chaque fois. (Sourire.) Je serai bien incapable de faire un double album. C’est vraiment ton truc.
BB : J’en ai sorti deux par accident.
KA : On en fait tous deux par accident, sauf que le second disque ne sort jamais… (Sourire.)

Comment avais-tu reçu La Superbe (2009), Keren ?
KA : J’avais été particulièrement touchée par Night Shop et Ton Héritage. De toute façon, je suis fan de la discographie de Benjamin, indépendamment du fait de le connaître. Il est le seul en France à chanter des choses aussi belles. Sa musique est sous ma peau. Même en étant éloignés, ses chansons me sont proches.

Au contraire de Benjamin Biolay, tu as connu plus rapidement le succès, dès la parution de La Biographie De Luka Philipsen (2000) ?
KA : Mon succès – relatif – est né sur le dos d’un projet que nous avions réalisé en commun, l’album Chambre Avec Vue (2000) d’Henri Salvador. Ce n’était pas non plus un succès fou, je ne remplissais pas le Zénith, j’étais encore une artiste en développement, comme on dit… À partir de notre deuxième album respectif, nos trajectoires sont devenues semblables, que ce soit en terme de ventes, d’accueil public ou d’exposition médiatique. Aujourd’hui, j’ai une carrière plus linéaire, voire pépère, qui me permet de vivre de ma musique et d’avoir un public fidèle, éparpillé à travers le monde. Mes deux premiers albums ne représentent qu’une partie de ce que je suis musicalement. Et je dois aussi leur succès à la présence de Benjamin, qui en était en partie l’auteur, le compositeur ou le producteur.

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Vous souvenez-vous encore de la manière dont Jardin D’Hiver a vu le jour ?
BB : Bien sûr… En plusieurs temps.
KA : C’était à Paris. Nous étions en plein travail sur La Biographie De Luka Philipsen (2000), et nous avons eu l’opportunité d’avoir un intermédiaire qui fasse écouter nos chansons à Henri Salvador. À l’époque, c’était un challenge d’écrire un thème de bossa-nova. Nous n’avions pas les codes.
BB : C’est pour cela que cette chanson a un tel charme. Nous l’avons composé exactement comme de la pop à partir de deux, trois accords bossa. Jardin D’Hiver n’est qu’un succédané de bossa-nova. Je me souviens que nous avions une référence très claire : Caramel de Suzanne Vega, une bossa langoureuse magnifiquement produite par Mitchell Froom.
KA : Il y a aussi un côté lo-fi parce que nous maquettions sur un 4-pistes.
BB : On jonglait avec les séances d’enregistrement dans différents studios de la région parisienne.
KA : On n’avait pas le confort de voyager avec des disques durs et d’être aussi indépendant qu’aujourd’hui. Lorsque Henri Salvador a posé sa voix, on a senti qu’on tenait quelque chose de très beau.
BB : C’est comme si la chanson avait été placée dans une capsule temporelle et que nous l’avions ouverte cinquante ans après. C’est l’alchimie parfaite avec l’interprète que l’on ne rencontre qu’une ou deux fois dans une vie.
KA : C’était aussi la première fois que nous travaillions avec une légende.
BB : D’ailleurs, je reconnais que les gens m’impressionnent beaucoup moins qu’à l’époque, même si j’ai la plus grande admiration pour eux. Je ne vois plus Dark Vador qui rentre dans la pièce, comme ça a été le cas quand Henri Salvador est entré dans le studio à Colombes. Lorsqu’il m’a demandé de jouer de la guitare, j’étais terrorisé. Lui était vraiment particulier alors que Juliette Gréco m’avait mis d’emblée à l’aise. Elle a vu que j’avais tendance à la timidité alors elle m’a mis la main au cul…
KA : Depuis Henri Salvador, je ne pense pas non plus avoir ressenti une telle émotion… Pourtant, j’ai eu l’occasion d’enregistrer une émission avec Iggy Pop – un chanteur qui me fascine totalement –, mais c’est incomparable. Je me souviens encore de l’image d’Henri Salvador en manteau de fourrure descendant les escaliers du studio. On a mis deux jours à s’en remettre…
BB : En tout cas, j’étais persuadé que l’album Chambre Avec Vue (2000) allait marcher. On me prenait pour un malade parce que j’avais pronostiqué trois cent mille ventes. Je m’étais trompé puisqu’il s’est vendu à un million sept cent mille…
KA : Et la chanson Jardin D’Hiver a été traduite dans un nombre incalculable de langues, elle existe en coréen, japonais, hébreu, portugais, espagnol, italien… C’est un peu notre My Way. (Sourire.)
BB : Ou plutôt notre Micro My Way, comme Microdisney, le groupe de Sean O’Hagan (ndlr. futur leader des High Llamas).

En dehors de ce classique de la chanson française, que retenez-vous de votre discographie à quatre mains ?
BB : J’ai un faible pour La Disparition (2002). Il est aussi homogène qu’avait pu l’être La Question (1971) de Françoise Hardy en son temps.
KA : Il y a certaines chansons de Rose Kennedy (2001) ou de Négatif (2003) qui me font pleurer, comme Soixante-Douze Trombones Avant La Grande Parade ou La Pénombre Des Pays-Bas. Elles me touchent davantage que si je les avais interprétées moi-même.
BB : La Disparition est le premier album que nous ayons réalisé sans aucune erreur, faute de goût ou maladresse. Le disque est maîtrisé de bout en bout. Il y a sans doute de meilleures chansons sur La Biographie De Luka Philipsen (2000) et Rose Kennedy (2001), mais tout est fait de bric et broc. Ça a sans doute du charme, mais je ne réécoute aucun de ces deux albums.
KA : Moi, j’ai un besoin vital d’écouter Rose Kennedy (2001).

À quel moment avez-vous ressenti que vous deviez voler de vos propres ailes ?
BB : On n’avait pas le choix.
KA : C’est la vie.
BB : Pendant longtemps, j’imaginais ce qu’elle pourrait penser de telle chanson. Il m’arrive encore d’y songer, mais c’est un sentiment très positif, surtout pas une angoisse.

Car, de votre propre aveu, vous aviez un mode d’écriture fusionnel et très prolifique…
BB : Notre force, c’est notre complémentarité. On a appris à comment finir une chanson. ça paraît bête, mais c’est énorme de finir une chanson.
KA : Pour l’assumer, l’aimer, la chanter, l’enregistrer.
BB : C’est un sacré pas en avant. Aujourd’hui, je ne peux toujours pas achever une chanson sur un seul support – Ton Héritage étant l’exception. Il faut que je rajoute des sons, un arrangement, une production. Quand j’ai l’impression de sécher ou de tomber dans facilité, j’inverse le processus de composition, à la manière des rappeurs ou des chanteurs du R&B.
KA : Le son, c’est 60% de l’émotion.
BB : D’ailleurs, c’est souvent l’ambiance sonore qui te fait écrire des textes ou déclencher un scénario.
KA : J’ai besoin d’avoir tous mes outils d’enregistrement à disposition pour finaliser une chanson.

À l’époque de Shelby, votre groupe de la fin des années 90, vous imaginiez-vous vivre de votre musique ?
KA : On ne s’imaginait pas faire autre chose.
BB : Moi, j’avais déjà collaboré avec L’Affaire Louis Trio, Keren avait composé un générique de musique d’un film, mais nous n’avions pas encore trouvé le partenaire de jeu qui nous satisfaisait. Avec Hubert Mounier, c’était une autre école et surtout à Lyon. J’avais besoin de m’installer à Paris. Et puis, j’ai toujours aimé les voix féminines.
KA : Notre rencontre nous a permis de se décomplexer par rapport à la musique. Nous avons été cette personne l’un pour l’autre. Sans quoi des chansons auraient certainement fini à la poubelle.

L’industrie du disque n’était pas encore touchée par la crise…
BB : Il y avait moyen de devenir riche, mais ce n’était pas notre obsession. Le début de la fin commence en 2006. Si on avait enregistré de meilleurs albums, Dieu sait ce qui aurait pu se passer. Ces années-là, j’ai fait deux fois un million et demi avec deux artistes différents : Henri Salvador et Isabelle Boulay. C’était des scores fréquents à l’époque. Le marché existait encore. Il n’y a qu’à se souvenir des cartons de Louise Attaque, Bashung, Noir Désir, Manu Chao ou la présidente (ndlr. Carla Bruni)… Dans notre catégorie musicale, personne n’a jamais “breaké” pour ouvrir le spectre. Aucun de nos collègues – des Valentins à Autour De Lucie – n’a fait d’ouverture de marché pour parler comme un économiste. Plus tard, il y a eu l’album Le Fil (2005) de Camille. La musique française exigeante ne s’est jamais beaucoup vendue. Sauf un album par an qui réveille la foule. Ce qui, à mon avis, peut très bien arriver à Keren Ann avec 101.

Te considères-tu désormais comme une artiste internationale, Keren ?
KA : Même si le français a pris de la place au début de ma discographie, mon éducation musicale reste les songwriters anglo-saxons qui ont bercé mon enfance. Je vis désormais à Tel Aviv, après avoir passé du temps à New York. J’ai retrouvé ma spontanéité d’écriture en anglais alors que je suis beaucoup plus évasive dans votre langue maternelle. Je ne peux même pas imaginer les chansons de 101 en français.
BB : ça me plairait de faire un album en anglais, mais j’aurais besoin d’aide pour écrire et pour chanter. Mes toutes premières chansons étaient en yaourt anglais… Comme je n’écoute que des chanteurs qui écrivent des textes extraordinaires en anglais – Morrissey en tête –, ça m’est difficile de franchir le cap. En ce moment, je réécoute beaucoup New Order, alors ça me décomplexe sur les textes. Ce n’est pas Oscar Wilde, mais c’est justement très malin de leur part. Il y a toujours le gimmick de la phrase qui va bien.

Ces dernières années, tu as considérablement ralenti ta participation aux albums des autres.
BB : Depuis l’album d’Élodie Frégé (Le Jeu Des Sept Erreurs, 2006), qui était un vrai pari, je ne me suis plus jamais lancé dans des aventures aussi intenses. À un moment, ma personnalité prend trop de place. Je ne suis pas en train de dire que je deviens trop fort qualitativement, mais je laisse forcément mon empreinte. Si j’ai une idée en tête, je veux absolument qu’on me laisse les moyens de la réaliser. J’ai aussi moins de tact qu’à mes débuts. Il ne faut pas que la personne en face ait des problèmes d’ego. Vocalement, je suis également plus à l’aise alors je serai moins tolérant vis-à-vis du chanteur qui s’étouffe derrière son micro. Il y a un temps pour tout. Et pour dire la vérité, je ne suis pas du tout demandé. La seule qui m’ait contacté récemment est la chanteuse Agnes Obel.

De ton côté, Keren, tu continues à collaborer avec Bardi Johannsson ?
KA : Actuellement, nous travaillons sur un opéra gothique. Avec Bardi, nous aimons nous retrouver une ou deux fois par an pour développer des projets ensemble. D’ailleurs, il ne s’agit pas toujours d’album studio, mais ça m’aère la tête et m’emmène ailleurs. Au lieu de prendre des vacances, on préfère faire de la musique. On passe moins de temps à écrire qu’à produire. C’est moins dans les artères du songwriting qu’avec Benjamin.

Lady & Bird, c’est un duo que vous auriez pu fomenter ?
BB : Je suis cent fois moins doué mélodiquement que Bardi Johannsson et ce sont deux vrais chanteurs qui chantent spontanément en anglais. Ils ont des fulgurances que je n’ai pas. J’aurais retiré tout l’intérêt à Lady & Bird. Le disque possède un charme fou, avec le mélange de leurs deux voix à l’unisson.
KA : Avec Benjamin, on a créé un style qui est, aujourd’hui, plus proche de ses albums que des miens. Il a une maîtrise de la langue française qui est beaucoup plus forte que la mienne.
BB : Bah, heureusement, je suis né à Villefranche-sur-Saône. (Sourire.)
KA : Quand je repense aux titres en français de Nolita (2004) – Que N’Ai-Je, L’Onde Amère, etc. –, ils auraient été meilleurs s’il y avait eu sa patte…

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Keren AnnLa Disparition

Qu’est-ce qui pourrait motiver de faire équipe à nouveau ?
KA : Le temps, la vie… Il suffirait qu’on dispose de quelques jours libres dans la même ville.
BB : Être synchrone, avoir les mêmes envies musicales.
KA : Je suis intimement persuadé que le jour où l’occasion se produira, nous pouvons faire quelque chose de très fort. Donc, je ne m’inquiète pas, ça arrivera au bon moment.

Vous souvenez-vous de votre dernière chanson commune ?
KA : La Pénombre Des Pays-Bas pendant le mixage de La Disparition aux studios ICP.
BB : Non, dans le temps, c’est Le Chien D’Avant-Garde (ndlr. un inédit de La Disparition). J’ai récemment retrouvé les bandes.
KA : Tu vérifieras, mais je suis certaine.

Quel enseignement principal tirez-vous après autant d’années passées dans ce “métier” ?
BB : Il y a très peu de gens sur lesquels on peut compter. Un ami, c’est quelqu’un qui sait qui tu es et qui t’aime quand même… Les rares personnes qui me sont fidèles savent qui je suis : j’ai du mal à communiquer, je peux disparaître du jour au lendemain. Pour le reste, il y a une haine immédiate pour tout ce qui sort, de près ou de loin, des sentiers battus. Ainsi, on n’a pas le droit de s’exprimer, de dire la vérité… Je trouve ça terrible et je n’ai pas appris de très belles choses. Je suis content d’avoir eu du succès pour m’offrir un peu de hauteur.
KA : Dans mon cas, j’ai appris le sens des priorités. C’est la seule manière de rester saine dans cette industrie. Je travaille beaucoup pour préserver ma vie privée. D’autant que je suis incapable de faire autre chose que de la musique, au contraire de Benjamin, qui a entamé une carrière d’acteur.
BB : Si je ne m’améliore pas, je ne ferai pas de vieux os dans le cinéma. Très sincèrement, je ne sais pas si je suis très bon. Et puis, c’est tellement abstrait, un tournage.

Quels sont les derniers films dans lesquels tu as tourné ?
BB : J’ai un petit rôle dans Qui A Envie D’Être Aimé ? d’Anne Giafferi (ndlr. en salles depuis le 9 février) et aussi joué dans Pourquoi Tu Pleures ?, le premier long-métrage de Katia Lewkowicz avec Emmanuelle Devos et Nicole Garcia. Je participe également à la bande originale du film, à la manière de celle que j’avais faite pour Clara Et Moi (2004).

Que vous inspire le vingtième anniversaire de la disparition de Serge Gainsbourg, le 2 mars ?
BB : J’ai toujours fêté le jour de sa naissance (ndlr. 2 avril 1928). Comme John Lennon.

Il y a dix ans, tu avais réalisé le single de Lulu & Bambou, Ne Dis Rien.
BB : Tant bien que mal. ça m’avait permis d’approcher les musiciens de Serge, dont le guitariste Billy Rush.

Vous avez écouté la version remasterisée de Comme Un Boomerang ?
BB : On la connaissait tous. Elle traînait chez Vogue et personne n’avait jamais eu l’idée d’ouvrir ce master de Dani projet Eurovision 1975. La production est exemplaire – il n’y avait pas tellement d’arpèges de guitare à l’époque –, c’est émouvant de l’entendre. Ça commence à faire si longtemps.

Vous avez vu le film de Joann Sfar, Gainsbourg (Vie Héroïque) (2010) ?
BB : Malheureusement, la honte… Il l’aurait dû l’intituler Gainsbourg (Un Tableau De Chasse). On ne se rend pas compte à quel point un artiste comme lui a travaillé. Il ne passait pas son temps à dégueuler dans le caniveau. Dès que Sfar se retrouve dans une impasse narrative, donc cinématographique, il utilise sa grosse marionnette. Sfar n’est pas un cinéaste. Et je n’aime pas quand les réalisateurs se croient supérieurs à leur sujet. En revanche, j’ai trouvé l’acteur Éric Elmosnino exceptionnel.


Benjamin Biolay – Ton Héritage

Que fais-tu ces temps-ci, Benjamin ?
BB : En ce moment, je fais des gros sons urbains : peu d’accords et bas du front. Si ça se trouve, je ne serai plus jamais foutu d’écrire une chanson correcte. Ce sont des périodes de la vie où l’on se sent nul, après une longue année de promotion et de tournée pour La Superbe. C’est la dépression d’avoir décéléré trop vite.
KA : Tu traverses juste une période de sécheresse d’écriture.
BB : C’est pas la sécheresse, c’est la nullité. Je suis devenu trop vieux pour prendre une guitare et en sortir quelque chose. J’en ai marre d’un truc que je n’arrive pas à définir et qui s’appelle peut-être le show-business. Parfois, je pense à une reconversion dans un tout autre domaine. Je me suis d’ailleurs rapproché de l’Olympique lyonnais. J’ai peut-être l’opportunité de composer un hymne pour le club, de faire des installations vidéos, de faire venir Boris Diaw, Tony Parker… J’ai aussi investi dans le club de ma ville natale, Villefranche-sur-Saône. Je suis plus occupé sportivement que musicalement. J’essaie de changer un peu de vie. Je me sens complètement illégitime dans ce milieu…
KA : Moi, à l’inverse, je suis tout excitée par la sortie de mon album, la tournée qui va suivre. Je suis en plein accouchement… (Sourire.) Mais je connais très bien cet état-là.
BB : Je suis éternellement insatisfait.

N’est-ce pas la quintessence de la vie d’artiste ?
BB : Il semblerait, mais ça peut devenir une source de blocage. Je me sens illégitime un peu partout.

Vous imaginez-vous encore chanter dans dix ans ?
BB : Il ne faut jamais dire jamais. Sinon, tu te retrouves à faire ton come-back à quatre-vingts ans… (Sourire.)

Pour conclure, si vous deviez vous résumer par un mot ?
KA : Un songwriter.
BB : Un jukebox.

Franck Vergeade

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