Interviews
24 janvier 2013
The Blue Nile : Entrevue – 24/01/13
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The Blue Nile : Entrevue – 24/01/13

Pour les fans de The Blue Nile, l’année 2012 s’est avérée particulièrement faste. Un premier album solo signé Paul Buchanan, Mid Air, magnifique de sobriété et de dépouillement, et surtout deux rééditions fondamentales d’A Walk Across The Rooftops (1984) et Hats (1989), remastérisées par les membres originaux et copieusement augmentées de faces B et autres versions live. L’occasion était donc toute trouvée pour se pencher en compagnie du chanteur écossais sur la genèse de ces deux chefs-d’œuvre, à la fois sophistiqués et bouleversants, situés au confluent presque unique de la soul romantique et de la technologie synthétique de pointe. [Article Matthieu Grunfeld].

La scène se déroule dans un bar de Glasgow, au tout début des années 80. Malgré les trente années qui se sont écoulées, Paul Buchanan se remémore très clairement l’anecdote fondatrice : “Nous jouions ensemble depuis quelque temps déjà, mais nous avions tous conservé des emplois alimentaires. Paul Joseph Moore était barman au Rock’s Garden. J’étais venu le voir quand un type nous a abordés un soir. Nous avons pas mal discuté de musique et, au détour d’une phrase, il nous glisse d’un air détaché : « Je joue dans un groupe, comme vous le savez sans doute. » Pour nous, cette expression symbolisait le comble de l’horreur et de la complaisance minable à la Spinal Tap. C’est devenu une private joke entre nous et nous nous sommes fait le serment de ne jamais adhérer à ces valeurs prétentieuses. À nos yeux, la musique devait avant tout remplir sa fonction de communion et de partage universel, et certainement pas permettre d’accéder à une petite élite coupée du monde. Disons que pour la seconde partie au moins, je suis certain que nous avons réussi !” (Rires.)

STAYING ALIVE
Il y a quelque chose de fascinant dans la manière dont Buchanan témoigne encore aujourd’hui avec la même ferveur de cette adhésion indéfectible à une cause perdue depuis bien longtemps. Car il faut bien avouer que, dès ses débuts, le trio écossais a pris un malin plaisir à cheminer en marge des voies esthétiques et commerciales conventionnelles. Né de la rencontre sur le campus de Glasgow, au milieu des années 70, entre un étudiant en littérature britannique (Paul Buchanan), un apprenti électronicien (Paul Joseph Moore), et un diplômé en mathématiques (Robert Bell), le groupe tâtonne pendant plusieurs années en quête d’une identité musicale encore mal définie. “Au début, nos principales sources d’inspiration n’étaient pas nécessairement musicales mais plutôt littéraires ou cinématographiques, tout simplement parce que, en dehors de rares artistes américains comme Steely Dan ou Talking Heads, nous n’aimions pas grand-chose de ce que nous entendions. La scène écossaise locale était surtout constituée de groupes machos qui jouaient du heavy rock dans les pubs. Cela a un peu changé avec la création du label Postcard et l’émergence des formations post-punk, mais nous étions déjà bien trop âgés pour faire partie de ce mouvement.”

Un premier déclic se produit en 1981 lorsque le trio est sollicité par RSO – label fondé par Robert Stigwood, manager de Cream et des Bee Gees – pour enregistrer un premier single, I Love This Life. Aujourd’hui inclus dans la réédition généreuse d’A Walk Across The Rooftops (1984), il apparaît encore comme une sorte de brouillon un peu maladroit et étonnamment guilleret qui ne préfigure que très partiellement les grandes œuvres à venir. On y décèle déjà cependant, sur fond de rythmiques synthétiques très enjouées et de basse “slappée” parfaitement dans l’air du temps, les talents d’interprète et les qualités expressives uniques de Paul Buchanan. Surtout, ces premiers pas en studio permettent à The Blue Nile de rencontrer l’ingénieur du son Calum Malcolm qui, immédiatement convaincu du potentiel du groupe, partage son savoir-faire en matière de réalisation sonore et lui ouvre les portes de son studio de répétition, au point de devenir quasiment un quatrième membre officieux pour le restant de la décennie. “Nous avions toujours fait avec les moyens du bord. Nous n’étions pas de très bons musiciens, nous n’avions pas de batteur : nous avons donc commencé à jouer avec une boîte à rythmes et un synthétiseur analogique. Mais nous n’avions pas d’idée très précise de la manière dont on pouvait concrètement enregistrer un album. Calum nous a énormément apporté de ce point de vue.”

Malheureusement, deux mois à peine après la sortie du single, le label met brusquement la clef sous la porte, victime des investissements hasardeux de son propriétaire, qui abandonne par la même occasion ses poulains en rase campagne. “Stigwood avait amassé énormément d’argent avec la bande originale de Saturday Night Fever (1977) , l’un des disques les plus vendus de tous les temps. Mais il a tout dilapidé quand il s’est lancé dans la production d’une adaptation cinématographique de Sgt Pepper’s avec les Bee Gees. Le film a coûté une fortune, fait un bide retentissant, et nous nous sommes retrouvés au point de départ.” Désormais bien décidé à se consacrer corps et âme à sa vocation musicale, le triumvirat peaufine pendant près de deux ans une collection de nouveaux morceaux dans l’anonymat et la dèche. Une fois encore, son salut emprunte des détours originaux et inattendus lorsque l’entreprise Linn, une sorte d’équivalent écossais de Bang & Olufsen, se met en quête d’artistes locaux susceptibles de démontrer par l’exemple la supériorité technique de ses produits en enregistrant quelques titres ad hoc. Attirés par l’aubaine, Paul Buchanan et ses acolytes sautent sur l’occasion : “Nous n’étions pas un groupe comme les autres, et Linn n’était pas un vrai label. Nous étions donc faits pour nous entendre.”

Enregistré puis publié en 1984, A Walk Across The Rooftops témoigne déjà de la cohérence esthétique parfaite et des immenses progrès accomplis par The Blue Nile au cours des deux années précédentes. “Nous voulions apprendre à marcher avant de courir pour éviter que ce premier album ne soit semblable à celui de tous les débutants : une ou deux bonnes chansons et du remplissage autour. Nous voulions vraiment créer quelque chose qui présente un intérêt pour le public.” Les clichés qui illustrent la pochette, signés Malcolm Fielding, sont réalisés en hommage au photographe américain Ogle Winston Link, spécialiste des paysages industriels et célèbre pour son usage systématique du contraste entre noir et blanc. Ils fournissent un prolongement visuel idéal à l’œuvre d’un groupe qui entretient une relation de symbiose particulière avec sa ville natale. Ce premier LP de The Blue Nile, tout comme son successeur, parvient à condenser de manière extrêmement dense l’âme de Glasgow, conférant même au détour de ses chansons une dimension presque romantique aux lueurs claires et obscures et aux ruelles pluvieuses de la cité post-industrielle. Il suffit pour s’en convaincre de lire les titres les plus marquants : Tinseltown In The Rain, A Walk Across The Rooftops… Alliant harmonieusement le froid – les lignes synthétiques disposées avec parcimonie, la grande sobriété des trames mélodiques, confinant parfois au minimalisme – et le chaud – les lignes de basse aux tonalités soul de Robert Bell, disciple admiratif de Bernard Edwards (Chic) et le chant habité de Paul Buchanan –, les chansons apparaissent davantage comme des transpositions imagées d’émotions et de climats que comme des récits factuels précis ou des portraits détaillés. Sous ses dehors parfois lisses, cette fusion entre soul et new-wave laisse transparaître des silences propices au surgissement des émotions. Et c’est sans doute du côté de Talk Talk ou de David Sylvian qu’il faudrait chercher les quelques rameaux qui rattachent cette œuvre intemporelle au grand arbre généalogique de la pop. Faute de pouvoir offrir un prolongement scénique à ses créations étroitement dépendantes de la technologie du studio, The Blue Nile renonce à les promouvoir en tournée. Malgré un accueil critique et commercial plutôt favorable, le groupe rentre alors dans une phase de transition et d’éclipse dont il ne parviendra à ressortir que cinq ans plus tard.

PÉNÉLOPE
“Franchement, quand le premier album est sorti, j’étais convaincu que nous en avions fini avec notre phase d’apprentissage et de vaches maigres. J’ai dit aux autres qu’on pourrait boucler le second en sept semaines. Je crois que j’étais un peu trop optimiste.” S’ouvre alors une période de troubles et d’hésitations au cours de laquelle The Blue Nile s’isole à plusieurs reprises en studio pour enregistrer ses nouvelles compositions, sans toutefois parvenir à un résultat satisfaisant. La faute, semble-t-il, aux exigences démesurément élevées et à l’indécrottable perfectionnisme du chanteur, mais aussi à l’indifférence relative et à l’absence de pression d’un label plus habitué à régler finement les haut-parleurs des chaînes hi-fi qu’à gérer les états d’âme mélancoliques d’Ecossais angoissés. “Rétrospectivement, je me dis qu’il aurait peut-être été préférable que nous ayons à nos côtés quelqu’un qui nous fixe des échéances. Pendant toutes ces années, nous n’avons pas cessé d’effacer ce que nous venions d’enregistrer, un peu comme la femme d’Ulysse dans l’Odyssée. Au final, les versions qui se trouvent sur Hats ont été produites assez rapidement, en quelques semaines à peine.”

Cette trop longue attente est pourtant récompensée par un disque aux contours plus précis et à l’ampleur plus majestueuse que son prédécesseur. Over The Hillside et The Downtown Lights prolongent la veine cinématographique et les contemplations urbaines du premier album alors que Let’s Go Out Tonight, réinterprété par Buchanan sur The Space Between Us (1998) de Craig Armstrong, porte à son paroxysme la ferveur romantique qui possède le chanteur. Alors que le disque figure honorablement à la vingtième place des charts britanniques et que les portes du marché américain semblent s’entrouvrir – Rickie Lee Jones popularise une reprise d’Easter Parade alors que Buchanan consent cette fois à tourner, et s’installe provisoirement en Californie où il entame une idylle avec une star hollywoodienne –, The Blue Nile sombre à nouveau dans une léthargie dont il n’émergera plus qu’à deux reprises pour publier Peace At Last (1996) et High (2004). Au point qu’aujourd’hui encore, Paul Buchanan avoue ne pas savoir très bien si le groupe existe ou non. Ni pourquoi il a eu tant de peine à tenir les promesses contenues dans ces deux œuvres initiales. “La question m’a toujours semblé un peu curieuse… On me demande sans cesse pourquoi j’enregistre si peu de disques, mais on ferait mieux de demander aux autres pourquoi ils en sortent autant. Dans quel but ? Nos descendants vont devoir enfouir des tonnes et des tonnes de musique inutile pendant encore plusieurs générations.”

Matthieu Grunfeld

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