Interviews
23 septembre 2012
Lou Doillon : Entrevue – 23/09/12
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Lou Doillon : Entrevue – 23/09/12

Une fille de (Lou Doillon), le parrain de la pop française (Étienne Daho) et le mixeur aux mains d’argent (Philippe Zdar). Derrière le casting de l’année se cache surtout une auteure-compositrice-interprète enfin révélée au grand jour, après des années à composer et chanter chez elle. Avec Places, Lou Doillon inscrit d’entrée sa voix troublante et ses chansons magnétiques dans le sillage de quelques grandes dames (de Karen Dalton à Cat Power, en passant par Patti Smith). Comment la fille de Jacques Doillon et Jane Birkin, qui fêtera son trentième anniversaire au lendemain de la sortie de son premier album, accroche-t-elle, après le cinéma et le théâtre, une nouvelle corde à son arc. Beaucoup vont tomber pour Lou Doillon. [Article et interview Franck Vergeade].

Vendredi 9 mars, studios de la Seine, Paris. À l’heure de l’apéritif, on retrouve Étienne Daho, sa garde rapprochée (Mako, inséparable musicien et ingénieur du son, le guitariste François Poggio, le graphiste Antoine Carlier et son manager Pierre Carron), Sylvain Taillet et Olivier Caillart, respectivement directeur artistique et directeur de Barclay qui ont signé Lou Doillon. La comédienne, actrice et mannequin est là, entourée de son fils Marlowe (un prénom qu’elle a tatoué sur l’avant-bras droit) et de l’une de ses sœurs. Il y a également le réalisateur et acteur Samuel Benchetrit. Une semaine après la fin d’un enregistrement express bouclé en moins de quinze jours, l’assemblée est tout ouïe pour une séance d’écoute informelle. L’ambiance est à la fois détendue et studieuse, entre rasades de houblon et vapeurs de cigarettes. Douze titres défilent, sans ordre encore établi ni mixage définitif. Dès la deuxième chanson, I.C.U, quelques frissons parcourent le studio. La troisième, Devil Or Angel, nous restera dans les oreilles une partie de la soirée. Déjà, lors d’une écoute vespérale des maquettes chez Étienne Daho quelques semaines plus tôt, cette chanson-là nous avait chamboulés. Très vite, on sait qu’on tient là un disque à la fois modeste et miraculeux, écrit, composé et interprété par Lou Doillon elle-même. Ce qui écarte à la fois le syndrome de l’actrice-chanteuse venant simplement poser sa voix sur des morceaux composés par le tout-Paris et la différencie d’emblée de sa demi-sœur Charlotte Gainsbourg.

Souriante et à peine stressée, Lou Doillon renvoie l’image d’une fille de l’air, à la fois butée (Stubborn, comme le souligne un titre qui sera finalement écarté du tracklisting final) et insaisissable. L’intéressée nous confesse : “J’avais les meilleures raisons du monde de ne pas me lancer dans la musique”. Jeudi 15 mars, Motorbass Recording Studio, Paris. Au quatrième jour de mixage de l’album, on retrouve Lou Doillon et Étienne Daho. Assis devant sa console fastueuse, Zdar mixe One Day After Another. Attentif et débonnaire, concentré et déconneur comme toujours, l’homme au CV prestigieux (Phoenix, Kindness, Cat Power), qui refuse pourtant toutes les sollicitations depuis plusieurs semaines, a été bluffé par les chansons de Lou Doillon, qu’il croisait de temps à autre en soirées : “Jusqu’ici, Lou était entre deux mondes, la mode et le cinéma. Avec cet album, j’ai l’impression qu’elle a enfin trouvé son monde”. Il aura même cette formule imagée pour résumer l’osmose entre le réalisateur/arrangeur et la chanteuse : “Entre Étienne Daho, qui signe peut-être sa meilleure réalisation, et Lou Doillon, c’est comme s’il y avait eu un alignement de lunes”. Vendredi 1er juin, café-restaurant Le Square Trousseau, Paris. Dix jours avant la sortie de son premier EP, Lou arrive avec son bulldog anglais (un point commun canin avec sa mère). Pendue au téléphone avec son père Jacques Doillon, elle s’enquiert des dernières nouvelles sur la sortie de son nouveau film, Un Enfant De Toi, où elle tient le premier rôle aux côtés de Samuel Benchetrit. Un mois plus tôt, la parution du 45 tours I.C.U a laissé bouche bée plus d’un critique. Ce n’est qu’un début. Car derrière un casting de rêve se cache bien la révélation féminine de l’année, comme on dit aux Victoires de la Musique. On repense alors à ce que nous avait dit un proche il y a quelques mois : “Au sein de la famille royale, Lou est la plus talentueuse, mais personne ne le sait encore”.

Par Étienne Daho, on sait que tu composais des chansons dans ton coin depuis des années. Imaginais-tu un jour qu’elles seraient publiées ?
Absolument pas. Pour toutes les mauvaises raisons du monde, on m’avait proposé de faire de la musique avant même que je tienne une guitare dans les mains. Il y a quinze ans, la musique se portait mieux et les actrices-chanteuses représentaient un filon attractif. Moi, je voyais déjà ça comme le pire traquenard qui soit. Par ailleurs, j’ai toujours eu un respect immense pour la musique et été entourée de musiciens – du père de mon fils à mes cousins anglais. Puis j’ai fini par me laisser convaincre d’acheter ma première guitare Yamaha chez Paul Beuscher pour 250€… Après avoir suivi quelques cours, j’ai vite arrêté parce que ça ne m’intéressait pas de faire des reprises. Dès que j’apprenais un nouvel accord, je composais une chanson où je racontais ma journée. Cela relevait presque de la séance chez le psy. C’est avant tout un passe-temps qui m’a permis de survivre. Je trimballais tout le temps ma guitare avec moi, notamment lorsque je partais en vacances chez ma mère. Elle a fini par en parler à Étienne. Très gentiment, il est venu à la maison pour que je lui chante quelques titres. C’est ainsi que l’histoire de cet album a commencé.

Enfant ou adolescente, as-tu été bercée par la discothèque parentale ?
Étrangement non. Je viens d’une famille d’interprètes. Jusqu’à mes neuf, dix ans, Serge Gainsbourg venait à la maison, mais uniquement pour des raisons familiales. Mon rapport à la musique se limitait au temps passé en tournée avec maman. Le premier concert qu’elle m’a emmené voir, c’était Paolo Conte. J’ai aussi un vague souvenir d’un concert des Stones. Lorsque mes parents se sont séparés, j’ai découvert la musique chez mon père, qui a un goût délirant et pour le moins éclectique : de Siouxsie And The Banshees à Arno, de Screamin’ Jay Hawkins au jazz, etc.

Finissais-tu par éprouver une certaine lassitude de tes activités au cinéma, au théâtre ou de mannequinat depuis une quinzaine d’années ?
Non, je me suis beaucoup éclatée, mais cela fait effectivement quinze ans que je défends les projets des autres. Ma vie a été dialoguée jusqu’ici. Il n’y a pas plus bâtard que le métier d’acteur puisque tu dépends d’un agencement miraculeux d’éléments : le scénario, les dialogues, la lumière, le montage, le mixage… Un acteur ou une actrice n’est rien d’autre qu’une victime ultra consentante. J’imagine que c’est pour cette raison que j’ai eu envie de devenir petit chef. En revanche, j’avais une telle paranoïa de toucher à la musique… Je n’ai aucune envie de faire pleurer dans les chaumières parce que je suis née là-dedans et que je ne connais rien d’autre, mais j’ai déjà subi la violence d’être “enfant de”. Ma mère, Serge ou ma sœur Charlotte ont une telle légitimité que je me voyais déjà noyée au milieu d’un flot de comparaisons. Étienne m’a convaincue d’enregistrer une démo ensemble, puis je suis allée démarcher les maisons de disques avec Pierre Carron, son manager qui est également le mien.

Tu tenais absolument à faire écouter toi-même la musique aux directeurs artistiques…
Cette démarche était indispensable. À partir du moment où j’acceptais de sauter le pas, il fallait que je vive l’expérience jusqu’au bout. D’autant que je ne suis pas une interprète précieuse. Je me suis donc tapée les séances d’écoute, les remarques, les conseils, les critiques… Heureusement, j’ai un journal intime dans lequel je pouvais écrire fiévreusement au sortir des rendez-vous : “Envie de mourir, envie de mourir…” (Sourire.)

FLUIDITÉ
Au contraire de Charlotte Gainsbourg, tu n’es pas seulement interprète, mais auteure et compositrice.
Certes, mais je m’angoisse toujours de la place prise. Ces chansons, ce sont de toutes petites choses. D’ailleurs, on les a enregistrées rapidement. Je ne souhaitais pas avoir quatre mois d’enregistrement, ni me retrouver dans une embarcation où il y aurait trop d’attentes. On a privilégié une méthode qui se rapproche de la manière dont mon père fait des films. Avec le recul et un peu de distance, chaque étape de l’enregistrement a été heureuse. J’ai une chance inouïe d’être entourée de personnes comme Étienne, Mako, qui a enregistré l’album, ou Philippe Zdar, qui l’a mixé.

Étienne Daho t’a été d’un soutien indéfectible.
Dans cette histoire, Étienne n’avait rien à gagner parce qu’il a déjà tout prouvé. Philippe, c’est pareil puisqu’il n’arrêtait pas de refuser les sollicitations. Comme les chansons lui ont plu et qu’il y avait peu de pistes à mixer, il a pu le faire en dix jours. Par un pur hasard, le timing a été parfait. Mon album est finalement devenu un projet bonus pour tout le monde, sans la moindre pression. Cette fluidité m’étonne encore, mais tout s’est déroulé avec évidence et simplicité.

Tes premiers pas publics dans la chanson remontent à un court-métrage pour la collection automne-hiver 2009/10 de Vanessa Bruno. Tu y chantais Make A Sound face caméra, en mimant les accords de guitare.
Vanessa fait partie de ces filles qui m’avaient entendue chanter chez moi. Comme elle avait monté un petit label, elle voulait que je lui donne une chanson. Mais tout était enregistré minablement sur GarageBand… Elle m’a donc proposé de venir avec ma guitare et j’y suis allé avec mon cousin George Jephson, un musicien brillant qui fait des chœurs sur l’album (ndlr. One Day After Another). J’ai ainsi appris le picking et on a enregistré en toute innocence avec un micro perche. C’est pour cela que le son était un peu étrange.

Le premier titre publié en 45 tours au printemps dernier était I.C.U, qui ouvre également l’album. Son pouvoir magnétique est indéniable.
J’entretiens un rapport particulier avec cette chanson qui m’échappe complètement. C’est la seule qui soit arrivée comme ça. Au deuxième jour de l’enregistrement des maquettes, je sortais d’une nuit assez cauchemardesque. Avant de partir au studio, j’ai pris la guitare, et I.C.U est sortie d’une seule traite. Je ne sais pas si elle a émergé d’un rêve ou d’une connexion particulière, mais elle m’a mise dans un sale état… Alors j’ai foncé au studio et demandé à Étienne qu’on puisse l’enregistrer guitare-voix. À chaque rendez-vous en maison de disques, c’est la chanson qui revenait dans les discussions, comme une évidence. C’est un morceau assez neutre sur le manque, qui est un sentiment à la fois passager et terrible.

Le clip de I.C.U te met en scène dans une longue dérive pédestre dans Paris.
Encore une fois, nous sommes partis d’idées compliquées pour revenir à la plus grande vérité. Dans les années d’errance de mon cauchemar amoureux, j’ai passé mon temps à arpenter les rues de Paris. De manière obsessive, je partais de chez moi jusqu’à la place de la Concorde, puis je revenais. Dans le dernier plan, je rentre d’ailleurs dans ma maison. Pourtant, j’ai reçu des synopsis complètement fous, où j’étais en robe de soirée dans une maison de campagne ou nue dans mon bain. Or, j’avais posé quatre conditions pour ce vidéo-clip : pas de gros plan ni d’éclairage, ne pas me changer deux fois, ni être à poil. Finalement, ce sont des métiers où il faut avoir la force de refuser les fausses bonnes idées.

Te tiens-tu au courant de l’actualité musicale ?
C’était notre grand débat avec Étienne. Parce que c’est très étrange de produire une musique qui n’est pas celle que j’écoute au quotidien. Je n’aurais même jamais pensé composer des chansons pareilles et plus classiques que je ne les imaginais. Par exemple, l’une de mes chanteuses préférées est Lhasa. Sinon, j’aime des filles comme Sibylle Baier, Kate Bush, Siouxsie Sioux… Ça part donc dans tous les sens, car j’apprécie aussi beaucoup le courant lo-fi et des songwriters comme Jeffrey Lewis. Autant je ne vais presque jamais au cinoche, autant j’assiste régulièrement à des concerts. D’ailleurs, je me suis sentie coupable en me demandant si je ne faisais pas de la musique simplement pour me retrouver dans un tour-bus. Car mes premiers souvenirs de tournée avec maman, à l’âge de cinq ou six ans, sont olfactifs : l’odeur des chips, des chaussettes et de la sueur des musiciens.

À l’écoute de l’album, quelques grands noms viennent à l’esprit : Cat Power, Patti Smith et Mazzy Star pour les ambiances plus climatiques…
Alors, bien sûr, j’écoute les trois. Étienne m’a notamment fait découvrir Karen Dalton. Je me sens très proche de la démarche des chanteuses folk, qui écrivent leur musique et la jouent relativement mal parfois. La grande dextérité m’a toujours moins amusée. Je me souviens de débats interminables pour savoir si on préférait Hallelujah par Leonard Cohen ou la version de Jeff Buckley. Si je devais partir avec tous les albums d’un seul artiste, ce serait sans hésiter ceux de Leonard Cohen. Il a écrit les paroles les plus inouïes. Il a une capacité à se mettre dans la peau des gens pour parler à leur place, comme des soldats dans leurs tranchées par exemple. Il a une générosité ultime. J’aimerais tellement le voir en concert.

rocking chair
Tu écris naturellement en anglais ?
Oui, car c’est ma langue intime. Je parle anglais avec mon fils, avec ma mère… Le français est davantage un langage usuel à l’extérieur de chez moi. Il y avait aussi certainement le plaisir d’être plus difficilement comprise. J’étais ravie que mon père comprenne un mot sur dix lorsque j’ai chanté devant lui pour la première fois. (Sourire.) Pour tout te dire, j’ai bien essayé d’écrire en français, mais j’avais tellement de références d’une grande intelligence que j’étais obligée de faire ma maline et je ne supporte pas ça. Les mots ne me venaient pas naturellement. Au final, ma mère rigole des bizarreries de langage des textes de l’album, qui me sont héritées de ma grand-mère anglaise. À côté de cela, je suis capable de tournures de phrases à l’américaine. Ma famille anglaise pourrait me décapiter pour cela.

Ce sont majoritairement des titres d’inspiration autobiographique…
Il s’agit pour sûr de complaintes autobiographiques qui relevaient de l’ordre de la survie. I.C.U, Devil Or Angel, Defiant, Places et Real Smart ont été écrites alors que je faisais déjà de la musique semi officiellement. Toutes les autres, qui sont souvent plus intimes, ont été composées auparavant alors qu’il n’y avait aucune ambition. Je pensais même qu’elles ne seraient jamais entendues. Ce sont des mantras pour moi ou adressés à des personnes de mon entourage. J’aime bien l’idée que d’autres pourront s’y reconnaître. J’aimerais être aussi douée que Dorothy Parker ou que Charles Bukowski. Étienne me répète souvent qu’il me trouve un peu trop mec pour une gonzesse… Mais assumer sa fragilité féminine est presque une démarche masculine. Je m’agace souvent lorsque j’entends des chansons de filles car leurs paroles me gonflent soit par leur machisme, soit par leur pathos. Je revendique l’horreur et l’honnêteté de mes textes. Oui, je peux être folle amoureuse d’un mec qui me trompe. Mon album ne parle que de ça et il n’est presque dédié qu’à des hommes. D’ailleurs, Étienne était très surpris par les paroles, il avait l’impression qu’elles étaient écrites par un homme. Elles reflètent simplement de véritables moments de fragilité. Ma préférée, Same Old Game, a été écrite dans un moment de grande terreur où j’étais en train de me faire tromper. Ça fait partie des ambiguïtés de la vie que d’aimer des gens qui vous font du mal. De toute façon, les blessures extrêmes sont toujours plus inspirantes que les bonheurs fugaces.

Parmi les morceaux enregistrés qui ne figurent pas sur l’album, l’un s’intitule Stubborn (ndlr. entêté en anglais)…
Je suis super méga têtue, en fait. (Rires.) Lorsque j’étais petite, ma mère répétait toujours qu’elle me voyait finir dans un rocking chair, fumant la pipe devant une machine à écrire. Ça me faisait flipper… (Sourire.) En grandissant, je réalise ce qu’elle voulait dire. Par certains côtés, je suis presque le fils de ma mère et même de mon père. J’ai pris la tangente. Je suis têtue, j’ouvre ma gueule alors que je ne suis absolument pas rebelle – une étiquette que l’on me colle à tort. Si j’ai décidé de faire quelque chose, je ne pense pas qu’on puisse m’arrêter. Et en amour, c’est encore pire.

Le titre de l’album, Places, renvoie à ton obsession de la place prise dont tu parlais précédemment…
C’est la dernière chanson qu’on ait écrite chez Étienne. Avant même de la commencer, on s’était promis qu’elle donnerait son titre à l’album. C’était notre ultime challenge. Pour établir le tracklisting final, je suis passée par une phase de rejet de l’album, à tel point que je ne pouvais plus l’écouter. Ce disque, c’est tellement moi, moi, moi… Même mon fils, qui le chantait pourtant par cœur, était au bord du tranchage de veines. (Sourire.) Aujourd’hui, j’arrive à réécouter le disque comme si j’écoutais la musique de quelqu’un d’autre. Comme s’il s’agissait d’un bébé qui ne m’appartient pas complètement. La démarche de le garder pour soi était trop compliquée. Il faut accepter que son enfant appartienne plus au monde qu’à toi… Je peux désormais le partager avec des gens et ma famille.

Cela te paraît-il toujours surréaliste de te retrouver parmi les têtes d’affiche de la rentrée musicale après avoir joué de la guitare chez toi pendant des années ?
J’ai arrêté d’essayer de comprendre… Il y a des moments où je suis terrorisée par l’idée que ces petites chansons de cuisine paraissent et d’autres où je suis touchée par la réaction des personnes qui sont émues par tel ou tel titre. Je me sens parfois musicienne dans les morceaux qui me paraissent venus d’ailleurs comme I.C.U ou Devil Or Angel. Mais franchement, j’ai du mal à y croire. Peut-être est-ce dû à la complication d’être “enfant de”. J’ai tellement vu de gens au top plonger du jour au lendemain. C’est un mouvement de gravité forcé.

Tu n’es donc pas du genre à tout faire pour y arriver.
J’en suis incapable. Je n’arrive pas à me motiver. Il doit falloir être très cynique. La vie est bien plus importante que tout ce bordel-là. Par ailleurs, comme j’ai eu la chance de travailler avec deux personnes très brillantes – Arthur Nauzyciel au théâtre et mon père au cinéma –, j’ai une tolérance très limitée pour collaborer avec d’autres gens. Avec Jacques, on tourne quatorze heures par jour, et non une heure comme sur les autres films. Me mettre au travail est ce que je préfère. Cela doit venir de l’éducation judéo-chrétienne de ma mère. Selon elle, pour être fière de son travail, il faut avoir un peu souffert. Ce sont des métiers que l’on a tellement de chance d’exercer qu’ils doivent se passer dans la douleur.

Quel regard porte-t-elle sur ta nouvelle vie de chanteuse ?
Ma mère est fan. Son titre favori, c’est Make A Sound, qui est pourtant une chanson à propos de Charlotte et elle. Quand je chante “like leaded wings”, ses paroles préférées, je parle des ailes de plomb qui m’empêchaient de m’élever. Je suis la dernière de la famille et je n’ai voulu prendre la place de personne. Dans son inconscient, ma mère a toujours cru en moi, avec la complication d’avoir plusieurs enfants qui ne sont pas au même niveau de vie. Par rapport à Charlotte, j’avais peu de réussite. J’ai certainement fait des mauvais choix à des moments donnés, mais c’est une sensation bizarre que d’être systématiquement à un centimètre du succès. Ma mère pensait que je ne tiendrais pas longtemps en tant qu’actrice car je n’avais pas ce désir absolu de plaire. Avec ce disque, elle a le sentiment que c’est la Lou qu’elle connaît depuis toujours et qui va enfin être découverte par les autres. Pendant trente ans, j’étais la bâtarde de la famille royale. Ces dix ans de traversée du désert ont finalement été le plus beau cadeau de ma vie. Je suis convaincue que si ma vie avait été plus heureuse, ce disque ne serait jamais sorti.

Son enregistrement a été pourtant très serein…
Certes, mais l’écriture a été tellement douloureuse. En studio, je n’ai pas eu de névroses ou d’angoisses particulières. L’enregistrement était à la fois joyeux et consciencieux. Le soir, on buvait une bière quand la session était finie, on était loin de la débauche. Pour moi, ce disque est un cadeau fou, alors j’ai tout vécu positivement. Étant une grande flemmarde, j’aime bien savourer le plaisir de la chose accomplie.

Considères-tu cet album comme une première pierre discographique ou comme un disque sans lendemain ?
J’ai signé avec Barclay pour trois albums, ce n’est donc qu’un début. Surtout, j’ai été convaincue par Étienne et Philippe Zdar qu’il fallait recommencer à écrire à peine l’enregistrement terminé. Le désir ne s’est pas atténué, bien au contraire.

Franck Vergeade

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