Listomania
2 janvier 2019
« Colloques singuliers » : Le Top 2018 de Luc Broussy
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« Colloques singuliers » : Le Top 2018 de Luc Broussy

TOP DE FIN D’ANNÉE. Les rédacteurs de Magic délivrent tous les jours leur Top 2018, sous la forme d’une liste de 10 albums, assortie d’un texte de mise en relief. Épisode 23 avec Luc Broussy, directeur de la publication.

  1. Léonie PERNET –  Crave (In Finé)
  2. Daniel BLUMBERG – Minus ([PIAS])
  3. LOW – Double Negative (Sub Pop)
  4. Cosmo SHELDRAKE – The Much Much How How and I (Transgressive Records)
  5. Pauline DRAND – Faits bleus (Folo Label)
  6. KIDS SEE GHOSTS – Kids see ghosts (Getting out our Dreams)
  7. Vera SOLA – Shades (Spectraphonic Records)
  8. The LAST DETAIL – The Last Detail (Elefant Records)
  9. Alexandra STRÉLISKI – Inscape (Secret City Records)
  10. Kamasi WASHINGTON – Heaven and Earth (Brainfeeder)

La rédaction de Magic a bien voulu m’associer au Top 10 de ses rédacteurs même si… je n’en suis pas un. Ma mission est autre : elle consiste justement à rendre possible que, chaque bimestre, ces belles plumes puissent continuer à trier le bon grain de l’ivraie, à susciter notre désir et à nous plaire par leur érudition, leur style, leur enthousiasme. 

Leur tâche n’est pas facile, confrontés qu’ils sont à deux défis : celui de l’inflation quantitative (Magic est exposé à environ 400 productions par bimestre…) et celui de l’extrême diversité de styles dont témoigne encore cette année le Top 100 de Magic : rock U.S. à guitare (Ty Segall, Car Seat Headrest), pop britannique énervée (Shame, Dream Wife, Idles), musique contemporaine (Vacarme, Nils Frahm), hip-hop (Pusha T, Earl Sweatshirt), folk (The Innocence Mission, Marissa Nadler…), jazz (Kamasi Washington) ou encore soul (Adrian Younge). 

Dans ce contexte, certains artistes nous ont proposé, le temps d’un album, d’entrer dans leur univers. Ils nous ont pris par la main pour nous inviter à un colloque singulier, moment rare, hors du temps où flotte cette impression que l’artiste ne s’adresse qu’à vous.

Ils le font parfois avec une économie radicale de moyens qui ajoutent plus encore à leur propos : piano-violon-voix pour Daniel Blumberg, voix hors du commun pour Vera Sola, piano (et un peu plus) pour la Franco-Canadienne Alexandra Stréliski. On mettrait volontiers dans cette catégorie la française Pauline Drand (dont les arrangements sont de plus en plus somptueux), tant elle symbolise ces artistes habités qui vous happent dans leur univers.

Ils peuvent le faire aussi avec une débauche de moyens qui n’excluent pas  cette forme ultime de l’intégrité qui consiste à surprendre l’auditeur et à lui proposer une expérience exigeante. Kamasi Washington et Kanye West « formule Kids See Ghosts » y sont parvenus cette année.

Ils peuvent aussi décider de nous surprendre, d’innover et de nous bousculer : comme un Cosmo Sheldrake et les 14 pièces de sa petite symphonie folle d’inventivité ou un Low, qui malaxe les sons comme un peintre traite la matière. Même s’il n’y a pas forcément besoin d’innover pour toucher en plein mille : Mehdi Zannad avec The Last Detail a choisi, lui, de respecter les canons éternels de la chanson pop.

C’est au final le Crave de Léonie Pernet qui, pour moi, symbolisera cette année 2018. D’abord parce qu’on retrouve ici l’intégrité de celle qui a fait ses classes dans l’underground et qui est en passe de réussir à conquérir un large public sans se trahir. Ensuite parce qu’il y a quelque chose de cocasse pour l’homme-blanc-socialiste-laïcard de 52 ans que je suis d’être tombé en résonance avec cette jeune artiste de 30 ans, militante LGBTQ, tenante de tous les combats de la gauche radicale et récemment convertie à l’Islam. Enfin, et surtout, parce que son album tient les deux bouts : il est le reflet de tous les styles de son temps (on y entend du Radiohead, de la dance, du raï, du Marguerite Duras…) tout en restant d’une grande cohérence. Avec elle aussi, j’ai aimé ce colloque singulier, ce tête à tête, que ne peuvent proposer que les artistes qui ont quelque chose à dire, parfois même un quelque chose qui les dépasse.

LUC BROUSSY est directeur de Magic depuis deux ans. Grand amateur de pop depuis que la voix de Bernard Lenoir lui a révélé ces sons au début des années 80, il dirige le groupe de presse professionnel EHPA depuis plus de vingt ans. Il signé l’édito de chaque numéro de Magic.
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