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31 octobre 2018
Et Will Toledo devint Car Seat Headrest
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Et Will Toledo devint Car Seat Headrest

Avant de publier trois albums remarqués chez Matador, dont Twin Fantasy (Face to Face), nouvel enregistrement d’un disque autoproduit de 2011, Will Toledo a été un adolescent et un étudiant aussi prolifique que doué. Plongée dans les années Bandcamp du chanteur de Car Seat Headrest, malle aux trésors qui n’a pas fini d’influencer une musique vitale. Une enquête issue de notre numéro 209.

 

Trois adolescents bavardent en marchant dans une paisible banlieue. Cheveux courts, lunettes cerclées de noir, l’un d’entre eux porte un tee-shirt floqué d’un «I Listen To Bands That Don’t Even Exist Yet» («J’écoute des groupes qui n’existent pas encore»). Plus tard, on le voit répéter à la batterie avec ses deux camarades au sein d’un groupe baptisé Mr. Yay Okay. Dix ans après cette vidéo postée sur Facebook en mai 2008, Will Toledo sera avec Car Seat Headrest l’une des têtes d’affiche du festival Villette Sonique, le 26 mai. S’il a vieilli, sa musique n’a pas oublié la vitalité de ses seize ans.

Sur son Twitter, son paternel Jim Barnes – Toledo est le nom de jeune fille de son épouse – se présente fièrement comme «le père de trois rock stars», son fils et ses deux aînées, professeure et employée de librairie. Trois ans avant la naissance de Will, ses parents se sont installés à Leesburg (Virginie), à cinquante kilomètres de Washington D.C. Des baby-boomers fans de folk et de country pour lui, de classic rock pour elle, des Beatles aux Beach Boys. «Je me rappelle avoir été impressionné quand, alors qu’il devait avoir six ou sept ans, Will a reconnu Buddy Holly passer dans l’autoradio», se rappelle Jim Barnes, qui se fait aussi prof de piano pour ses enfants. «C’était horrible: je ne voulais pas en faire et je n’avais pas appris à bien lire une partition donc je me plantais toujours, résume son fils. Aujourd’hui, j’aime en jouer.»

Jeune collégien, Will Toledo s’initie à la guitare en copiant les accords de Nirvana ou Green Day. «L’une de ses grandes soeurs avait une basse qu’il a récupérée, on lui a acheté une batterie et j’avais un vieux clavier… C’était facile de lui faire des cadeaux de Noël ou d’anniversaire parce que généralement, il voulait un instrument ou un disque!, raconte son père. De temps en temps, il nous donnait des CD de sa musique, par exemple pour la Fête des pères. L’enregistrement était très brut mais on sentait qu’il avait le talent pour composer, enregistrer et mixer tous les instruments ensemble afin de sonner comme un vrai groupe.»

 

S’IL VOUS PLAÎT , N’UTILISEZ PAS LES QUATRE PREMIERS ALBUMS”

 

Le jeune Will joue aussi du trombone au sein de la fanfare du collège, lieu de partage d’influences communes (The Beatles, Pink Floyd, The Who) et de formation de groupes éphémères, comme Mr. Yay Okay: «On a joué à la fête des talents de l’école et quelques concerts dans des garages», se rappelle Toledo. «On ne s’attendait pas à exploser, c’était juste une occasion de traîner ensemble et de jouer, explique en écho le guitariste Mike McKew. Will a toujours été pas mal prolifique, il avait des carnets remplis de paroles, de grilles d’accords, de poésies.»

En 2008, Toledo sort The Bell Jar, premier de cinq albums solos publiés sous l’alias Nervous Young Men, dont la pochette s’orne d’une photo d’une station balnéaire du Maryland où sa famille passe chaque année des vacances. Disparu de son site internet mais aisément trouvable en ligne, le disque révèle un talent mélodique évident ainsi qu’un imaginaire qui voit se côtoyer A.C. Newman, le chanteur des New Pornographers, un de ses groupes fétiches, et les explorateurs Lewis et Clark.

Pas encore majeur mais prêt à défricher son propre chemin, Toledo emprunte régulièrement la Toyota Sienna parentale pour y graver ses parties vocales sur le parking d’un supermarché ou d’une église: «Je n’étais pas à l’aise pour chanter dans ma chambre car je savais que le reste de ma famille pouvait m’entendre. Je me suis installé dans la voiture pour qu’elle ne sache pas ce que je faisais, et pouvoir le faire en toute intimité.» Car Seat Headrest («appuie-tête de voiture») naît de cette timidité mais prend son envol en ligne. En bon digital native, le jeune chanteur se confie sur Tumblr, décortique ses paroles sur Genius, met en ligne ses disques sur Bandcamp: entre mai et août 2010, quatre albums, sobrement baptisés 1, 2, 3 et 4, s’y succèdent en rafale.

«Blogueurs, si vous voulez mettre un lien vers ma musique, s’il vous plaît n’utilisez pas les quatre premiers albums parce qu’ils ne sont pas très bons», écrira-t-il un jour. Rien de plus faux pour qui, par exemple, a écouté cette petite merveille surf-folk-psyché-punk qu’est 3 À leur écoute, on pense aux débuts superbement brinquebalants de Beck ou Daniel Johnston, auquel 4 consacre d’ailleurs un morceau hommage – une liste à laquelle Toledo ajoute le prolifique et mystérieux Texan Jandek. Lecteur vorace, le jeune musicien est fan du Ulysse de Joyce et il y a quelque chose d’un monologue musical de Molly Bloom dans le flot d’influences, de références, de sentiments que charrie sa musique, torrent qui lui fera joliment dire qu’il a «Michael Stipé» les paroles de ses premiers disques.

 

CASSETTE EMBALLÉE A LA MAIN

 

You Have To Go To College, clame, effrayé, un morceau de 1. Bienvenue à la fac, à l’âge des amis qu’on perd de vue et du gagne-pain qu’on va bientôt devoir dénicher. Toledo, qui étudie les lettres et la théologie, passe une première année déprimante à Richmond: «Je ne vais dire à personne que je quitte cette fac pour ne pas revenir, et voir combien de temps cela va prendre pour qu’ils le remarquent», écrit-il sur son blog à Noël 2010 peu avant de changer d’université. Au printemps 2011, il bricole sans guitare, pour cause de câble USB cassé, la splendide Something Soon, dont le clip tourné avec une webcam le montre, visage hors cadre, danser maladroitement dans sa chambre d’étudiant. L’hymne désespéré d’une période où, chante-t-il, il voulait «parler comme Raymond Carver»: «Cette chanson a représenté un véritable tournant, explique-t-il. Jusque-là, Car Seat Headrest était plus expérimental, moins consacré à écrire des chansons et plus à explorer différentes techniques d’enregistrement.»

Ses années d’études lui offrent l’occasion d’enregistrer quatre albums supplémentaires et de se produire régulièrement en groupe au Meridian, la petite salle du campus de William & Mary. Des soirées dont des condisciples ont laissé des témoignages émus. Pas lui: «Des gens les regardent peut-être avec des lunettes teintées de rose. Je me rappelle surtout avoir dû affronter l’apathie quand nous jouions, généralement en première partie d’un groupe venu de l’extérieur.» Lui qui, à la fin de l’adolescence, avait composé un rageur Fuck Merge Records après avoir envoyé en vain des démos au célèbre label de Caroline du Nord, est toujours sans maison de disques. Et sans sorties physiques non plus, sauf quand, en 2013, Giraffe Boy, un micro-label créé par un couple du Maine, s’emballe pour l’album My Back Is Killing Me Baby et décide d’en produire cent cassettes. «Il a aimé l’idée et créé un visuel pour la jaquette, raconte sa cofondatrice, Kerri Pitts. Toutes les cassettes étaient emballées à la main: cinquante pour nous, cinquante pour lui».

MERCI AU STAGIAIRE DE MATADOR

La fac finie, Toledo s’installe provisoirement à Seattle où sa vie prend un tournant, un jour de 2014, sous la forme d’un mail inattendu: «J’ai vu qu’il venait de quelqu’un chez Matador mais je pensais que c’était un stagiaire ou quelqu’un sans réel pouvoir. Je n’en attendais pas plus.» Son auteur? Chris Lombardi, le fondateur du célèbre label. Tuyauté, justement, par un stagiaire qui lui a envoyé un lien vers un album: «J’ai trouvé les paroles étonnantes et les structures des chansons très cool. J’ai creusé et réalisé qu’il y avait dix albums de plus, se souvient-il. Le lendemain, un lundi, j’ai envoyé un mail au stagiaire pour en savoir plus, le mardi, j’ai parlé à Will, et le jeudi, nous l’avons vu jouer à Seattle. Le concert était calamiteux mais cela ne nous a pas du tout refroidis. On lui a proposé un contrat le lendemain.»

La suite, les convertis la connaissent. En 2015, Teens of Style, un disque de nouvelles versions de chansons publiées entre 2010 et 2012, puis un album d’originaux l’année suivante, Teens of Denial. Et en février dernier, Twin Fantasy (Face to Face), un nouvel enregistrement d’un album paru en 2011, objet d’un culte chez ses fans. Comme à l’époque, Famous Prophets (Stars), un morceau fleuve de seize minutes, s’ouvre sur un «Apologies to future mes and yous», «mes excuses aux futurs moi et toi». Will Toledo ne se serait certainement pas senti forcé de s’excuser s’il avait deviné, il y a sept ans, à quel point sa musique deviendrait vitale pour nous. Au passé, au présent comme au futur.

 

Texte : Jean-Marie Pottier

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