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23 mai 2018
Bad Seeds à l’image de Brest
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Bad Seeds à l’image de Brest

Brest à la pointe bretonne, on la connait pour son climat, pour Miossec. Une ville grise dit-on. Pourtant la vie culturelle y est foisonnante, la preuve avec Reno et Christophe, patrons du magasin de disques Bad Seeds, ouvert il y a presque 3 ans, et que nous avons rencontré. 

Brest, la blanche… Brest la grise… Connue pour son poème de Prévert… Brest la pluvieuse, Brest, loin de tout… Le point sur la carte toujours masqué par la présentatrice de la météo. On la connaît aussi pour Christophe Miossec, le héros local, pour Tiersen qui vit en face au bout de la terre à Ouessant.

Brest c’est une ville bombardée durant la seconde guerre mondiale qui a connu mutation sur mutation, de la reconstruction aux grands travaux du tramway, de l’ouverture du téléphérique qui enjambe la Penfeld. Brest est surtout une ville complexe à la vie culturelle riche.

Place Guérin au centre de la ville, pas loin de la rue Jean Jaurès… Sur le mur d’un bâtiment, Miossec une fois encore pose son regard mélancolique sur la clique bigarrée qui fait vivre la place. Les marginaux côtoient paisiblement et en bonne intelligence les pétanquistes. Cette place est un lieu vivant comme un petit village. C’est là que Reno Berthou et Christophe Mevel ont voulu suivre l’exemple des habitants du quartier en se relevant les manches, en prenant possession de ce lieu. Le dernier bastion en somme dans le haut de la ville d’une vie culturelle en résistance. 

Bad Seeds est un magasin, ouvert il y a presque 3 ans. Mais c’est bien plus que cela. Reno et Christophe ont voulu ce lieu comme un espace de rencontres, de conférences, de concerts, d’ateliers. Brest, selon Christophe «c’est une ville où tout est encore possible, où toutes les idées sont encore réalisables. Un terrain vierge encore loin des grandes métropoles. Il y a de la place pour tout avec une multiplicité de propositions artistiques mais aussi pour de la collaboration entre les acteurs culturels.»

Pour Reno, tous les week-ends, toutes les semaines, il y aura toujours un petit festival, un concert au Petit Minou, un café-concert sur le Port : «Brest a évolué avec le temps, dans les années 80 et 90, on allait voir les concerts à Nantes ou encore Rennes». Pour Christophe, «c’est pareil, en art graphique, il y a de la place avec des gens comme Kuuutch, d’autres artistes émergent. Les choses se font simplement et humblement, personne ne se la ramène trop. Cela ne passerait pas ici. Il fait bon vivre en tant qu’artiste à Brest, il y a une vraie diversité dans tous les médias.»

Lancement d’un label

«L’essentiel quand on fait le boulot de disquaire, c’est la notion de conseil, explique Reno. Avec Bad Seeds, on a fait le choix de proposer un catalogue un peu différent de ce que l’on peut trouver sur Brest en travaillant en direct avec les petits labels mais aussi nos coups de cœur. On souhaite être sur l’actualité plus que sur les éternels repressages qu’on peut retrouver un peu partout. Quand on a décidé d’ouvrir Bad Seeds, on a vu tout de suite notre magasin comme le produit de deux fans de musique. On ne s’est pas posé la question de ce que l’on voulait faire, le choix du vinyle nous a paru évident. Quand on est fan de musique, on est toujours un peu collectionneur, on achète toujours du vinyle. Même la génération un peu plus jeune s’y est mis en rachetant des platines, en se procurant des vinyles d’occasion.»

«Depuis 3 ans, on a vu des gamins de 18-20 ans qui se rééquipaient en matériel ou qui récupéraient la chaine Hi-Fi des grands parents et prenaient plaisir à commander ou acheter un disque, rajoute Christophe. Honnêtement, on est plutôt confiant dans l’avenir des disquaires indépendants. C’est vrai que l’on tend vers une dématérialisation de la musique mais en parallèle, on voit aussi une explosion du vinyle. Les disquaires doivent conserver une forme de singularité en travaillant un catalogue qui va chercher dans la découverte et la nouveauté, de reprendre à pleine main son rôle de conseil et de prescripteur.» 

Depuis moins d’un an, Reno et Christophe ont également lancé un label, Music From The Masses. Pour l’un comme pour l’autre, ils n’en sont pas à leur coup d’essai. Reno est à l’initiative de Beko qui a vu l’émergence d’artistes comme La Femme ou Memoryhouse

«Avoir un label et un magasin de disque, souligne Christophe, c’était comme une évidence. Dès la constitution du projet du magasin, on l’avait en tête. On voulait que de ce lieu de vie, Bad Seeds, émerge des choses. On accueille beaucoup de choses mais on a aussi envie de sortir et de ne pas se contenter uniquement d’une vitrine et d’un lieu, d’utiliser notre petit réseau pour diffuser et faire entendre les artistes de la région car c’est un peu là-dessus que l’on a envie de se concentrer, plus que sur un  champ artistique défini ou une esthétique musicale. On souhaite s’intéresser à des choses qui sortent un peu des clous et en particulier par rapport à ce que produit Brest musicalement. C’est une ville très Rock’n’ Roll, Garage.»

Reno Berthou rajoute : «On est dans l’aventure des labels depuis 1994. C’était la manière que l’on avait trouvé pour sortir nos propres démos aussi. J’ai monté Beko, je voulais défendre la musique pop que j’aime. Ça a duré 9 ans avec de beaux artistes et de belles sorties comme Death & Vanilla. Drug Train, Finnmark!, Yuko Yuko… la liste est trop longue… Quand Beko s’est arrêté, Music From The Masses tombait à point nommé. Cela faisait longtemps qu’on voulait le refaire ensemble avec Christophe, sortir du vinyle.»

Lesneu et Festin comme premières signatures

«Jusqu’à présent, on n’avait jamais voulu mettre en avant que l’on était bretons ou de Brest. Avec Beko, je privilégiais les artistes étrangers. Je voulais que le label serve de tremplin et de découverte. Ce n’était pas une fin en soi d’être brestois sans pour autant le cacher ou en avoir honte», rajoute Christophe.

Lesneu et Festin sont les deux premières signatures de Music From The Masses. Christophe, au sujet de Lesneu nous explique : «Lesneu, c’est le destin croisé de la fin de Beko et de la naissance de Music From The Masses car ils avaient publié un single deux titres en digital sur Beko. Ils avaient d’autres morceaux à nous proposer. C’étaient vraiment des démos, peut-être même plutôt des prémisses de morceaux et c’était vraiment incroyable à la première écoute. Quand on a entendu cette voix complètement à part qui porte tout le projet, on a su qu’on allait bosser ensemble. On adore leur parti-pris de travailler sur des tempos assez lents, de ne jamais sortir les distorsions, d’être posé et mesuré sans jamais tomber dans un héroïsme un peu vain. Ils sont dans un entre-deux entre pop et chanson. C’est des gens jeunes et hyperdoués

Et Festin ? «C’est tout autre chose, souligne toujours Christophe. On est dans un univers assez proche de Michel Cloup ou de Mendelson avec des références américaines comme Codeine, Red House Painters. Malgré cela, ils essaient d’amener leur musique vers autre chose. C’est un défi pour François, le chanteur, qui a eu des groupes avant dans lesquels il chantait en anglais. Là, il veut se coltiner au français et de construire une musique autour de ça.» L’album de Festin est enregistré, il va être mixé, même si les dates ne sont pas encore connues. «On souhaite leur laisser le temps, continue Christophe. Notre prochaine sortie, c’est Maman Küsters, un duo électronique-chant en français et en allemand plus à rapprocher musicalement de DAF avec des textes assez rythmés, très connotés. On souhaite créer du contraste entre les différentes sorties du label. On a plein d’autres idées mais on se laisse le temps et les moyens pour les mettre en œuvre. On cherche un distributeur car on aimerait recommencer avec une distribution digne de ce nom. On n’a pas d’idée directrice, de style que l’on veut mettre en avant. Si on trouve un super groupe de hip hop à Brest, on foncera. On ne souhaite pas se positionner dans une forme de cloisonnement et fonctionner au coup de cœur. Sur Brest et le secteur, il y a matière.»

Texte : Grégory Bodenes

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