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Interview 02/09/09 de YACHT

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Underground exigeant, overground hédoniste, Yacht est le pur produit d’une culture off-shore, qui étale d’obscures références en pleine lumière. Avec See Mystery Lights, premier album publié aux couleurs de DFA, le capitaine Jona Berchtolt et sa mousse Claire L. Evans poursuivent un passionnant itinéraire, dont le ressac rejette, en vrac, indie pop, poésie, hip hop, bricolage, punk rock ou cinéma. Plongeon dans les méandres de deux esprits qui voient loin. [Interview Thibaut Allemand].


ASTORIA
Jona Bechtolt : J’y ai passé mon enfance, avant de partir à Portland. Astoria est l’une des plus vieilles villes de la côte Ouest. Une ville de pionniers, qui vit de l’industrie de la pêche. C’est un lieu assez fade, très déprimant. Il n’y avait pas à proprement parler de scène musicale. En revanche, de nombreux films y ont été tournés comme The Goonies (1985) ou Sauvez Willy (1993). (Sourire.) En 1991, lorsque Nirvana a explosé, je m’y suis identifié immédiatement. Kurt Cobain venait d’Aberdeen, Washington : c’était aussi une ville où il ne se passait rien.

THE BLOW
JB : The Blow existait avant que je ne rejoigne Khaela Maricich. Au début, c’était très stimulant de confronter nos idées. C’est d’ailleurs l’intérêt d’une collaboration entre deux artistes : explorer toutes les possibilités, essayer toutes les idées. Mais avec le temps, cette association est devenue stérile. Nous n’avancions plus, l’ambiance se dégradait… Aujourd’hui, travailler avec Claire est bien plus excitant, car on ne se limite pas à écrire des pop songs : nous réalisons des vidéos, tenons un site Internet, écrivons des textes. La différence est là : The Blow n’était qu’une distraction du week-end, alors que Yacht est un mode de vie.

YACHT
JB : J’aime le double sens. Si l’acronyme renvoie à La Croisière S’Amuse, sa signification est beaucoup moins glamour. (Sourire.) À vrai dire, Youth American Challenging High Technology a réellement existé à Portland, dans les années 90. Il s’agissait d’un building qui organisait des activités extra-scolaires pour les collégiens. La jeunesse faisait des travaux manuels, ou apprenait à manier l’informatique. Adolescent, je m’y suis rendu une paire de fois et trouvais cet environnement très stimulant. Baptiser ce projet Yacht est une façon de rendre hommage à un lieu que je regrette.
Claire Evans : Et qui a joué dans ton côté geek. (Sourire.)
JB : Nous faisons véritablement partie de cette culture geek, même si c’est dans l’air du temps. L’ordinateur, l’Internet ont révolutionné nos vies.
CE : Nous ne serions pas là sans l’informatique.
JB : Ceci étant dit, nous n’avons pas besoin des ordinateurs pour écrire une chanson : il s’agit toujours d’une mélodie et d’un rythme. C’est ensuite qu’on complique les choses. (Sourire.) Grâce à cette technologie, nous n’avons jamais mis les pieds dans un studio. Nous composons tout depuis notre lit. Nous faisons littéralement de la musique de chambre. (Sourire.)

MARFA
JB : Un endroit fascinant, perdu au fin fond du Texas, à trois heures de route de n’importe quelle autre cité. On s’imagine dans There Will Be Blood (2008), le film réalisé par Paul Thomas Anderson… Bien sûr, on peut y apercevoir les fameuses Marfa Lights, des lumières qui surgissent, dansent et disparaissent à l’horizon. Mais c’et aussi une ville exceptionnelle pour sa scène artistique. Dans les années 70, de nombreux artistes new-yorkais, issus du mouvement minimaliste, se sont posés à Marfa. Depuis, la ville regorge de galeries d’art, et prend des airs de Petite Pomme. Malheureusement, la plupart des habitants sont garde-frontières, et patrouillent le long du mur de la honte, érigé entre les États-Unis et le Mexique. Tous ces contrastes nous inspirent.
CE : Nous nous sommes rencontrés à cette époque, à l’occasion d’un concert commun avec nos groupes respectifs. Mais nous n’avons pas collaboré sur des chansons immédiatement. Nous nous sommes concentrés sur des vidéos, des travaux plus expérimentaux. Puis nous avons vécu ensemble, et la musique est venue petit à petit. Nous vivions dans ce désert si mystérieux. C’est une expérience marquante.

BOYD ELDER
JB : Un drôle de type ! Nous l’avons rencontré dans le désert. Il vit dans son ranch, à une dizaine de minutes de Marfa. Son travail est fantastique, complètement psychédélique… D’ailleurs, on l’a souvent pris pour un hologramme. (Sourire.) Lui demander de réaliser notre pochette n’était pas une façon de se mettre dans la filiation des Eagles et de la grande histoire du rock américain ! De toute façon, on ne l’a appris que plus tard, et ceci n’est qu’une anecdote parmi d’autres. Il en a tellement sous le coude à propos du Los Angeles des années 70. (Sourire.)

DFA RECORDS
JB : Jonathan Goldkin, manager de DFA, m’a téléphoné pour me proposer de tourner avec LCD Soundsystem… deux jours avant la première date. Un sacré challenge. (Sourire.) Honnêtement, en dehors les tubes de Hot Chip ou de LCD Soundsystem, je n’étais guère familier de ce label. Puis j’ai découvert qu’il ne publiait pas uniquement du disco punk. Lorsque James Murphy m’a proposé de sortir notre prochain album, See Mystery Lights, j’étais soufflé. Au vu de l’impact de DFA sur le monde de la pop, je m’attendais à découvrir des bureaux immenses, et des tas de chargés de communication en costume-cravate et attaché-case. L’idée que je me fais d’une major quoi ! Mais non, James et Jonathan gèrent tout eux-mêmes de A à Z. C’était finalement très similaire aux structures que je connaissais, comme K Records. Je ne pense pas qu’être chez DFA ait changé notre approche du son. Mais cela changera certainement la perception que les gens ont de nous. En tout cas, DFA est une clé qui ouvre des portes sur un autre monde.

TRIANGLES
JB : Cette forme géométrique me fascine depuis mon plus jeune âge. C’est la forme la plus parfaite qui soit, et un symbole de stabilité. Il est omniprésent dans la vie quotidienne : panneaux de signalisation, tableau de bord d’une voiture… Sans parler des OVNIS. Je me suis pas mal documenté sur l’histoire des symboles. Les triangles sont présents dans toutes les religions, des plus ancestrales aux plus récentes. Seule sa signification diffère. Pour un groupe comme Yacht, c’est fabuleux : on en revient aux différents niveaux d’interprétation. (Sourire.)
CE : Tous les grands groupes punk rock ont une typographie ou un logo : Black Flag, The Germs… Cela dépasse la formation, c’est une véritable culture. De plus, avec le téléchargement, on prend aux artistes sans rien donner en échange. Ce triangle est un signe de reconnaissance qui relie Yacht aux gens. Chacun peut le faire soi-même.
JB : Si l’on suit ce raisonnement, nous devrions être un trio. Mais philosophiquement, nous fonctionnons parfaitement à deux. La troisième personne, c’est le grand Toi. C’est-à-dire le public de nos shows, les auditeurs de nos albums… En ce moment, durant cet entretien, nos interactions font de toi le troisième membre. (Sourire.) a sonne un peu messie, non ? (Rires.)

AUDIO-DAMAGE
JB : Cette situation était drôle au début, mais elle a vite dégénéré. J’ai piraté ce logiciel de son, et je l’ai clamé sur le Web. Ce que je sais, c’est que tout le monde pirate, d’une manière ou d’une autre. Tous les gens que je connais ont cracké leurs softwares. Tout simplement parce qu’ils sont horriblement chers ! C’est vrai que l’avouer sur la toile n’était pas une très bonne idée. Les créateurs se sont scandalisés, et ils avaient certainement raison. J’ai proposé de les rembourser, mais ils n’ont rien voulu savoir, et se sont embarqués dans des insultes sexistes et homophobes… Pas moyen de discuter avec eux. CE : on ne pourrait pas faire de musique si on devait payer les logiciels que l’on utilise. Alors, la question, c’est quel est le plus grave : qu’un artiste vole des logiciels pour pouvoir créer, ou un artiste qui ne peut s’exprimer faute de matériel ? Tout ce que je peux dire, c’est que nous ne serions pas là sans ce matériel.

TRAIT D’UNION
CE : C’est une des responsabilités d’un artiste que de citer ses sources d’inspiration. D’autant plus lorsqu’elles sont obscures ou underground. Par exemple, on nous demande souvent où se procurer des disques de The Stains… Mais ce groupe est fictif ! (Rires.) Il s’agit de Ladies And Gentlemen – The Fabulous Stains (1981), un très bon film à la fois distrayant et véhiculant un véritable parfum de liberté et d’éthique punk rock. En faisant une reprise de ce vrai-faux groupe, nous avons voulu en donner notre interprétation, et non pas nous contenter de le citer, pour faire genre.
JB : De la même manière, j’ai voulu faire partager mon intérêt pour Ivor Cutler. C’était un poète décalé, adepte de performances, qui a côtoyé les Beatles. Mais je l’ai découvert par hasard, par le biais d’un petit livre de poésie. J’ai repris sa chanson Women Of The World sur l’avant-dernier album de Yacht (ndlr. I Believe In You. Magic Real, 2007). David Shrigley, dont j’ai également un titre, a un humour tout aussi absurde, mais plus sombre. Ils viennent d’ailleurs tous les deux de Glasgow.

DECONSTRUCTION
JB : Quand on entend une pop song parfaite, policée et achevée, il est toujours intéressant de savoir quels ingrédients ont été utilisés pour parvenir à ce résultat. La chanson clôturant le disque, Psychic City (Version) est en quelque sorte la version brute de Psychic City (Voodoo City). Nous avons souhaité mettre ce titre à nu. Un peu comme ouvrir un ordinateur pour voir ce qui se cache à l’intérieur.
CE : On se fiche de la virtuosité, pas besoin d’utiliser tous ses outils au maximum de leurs capacités. Nous avons quelques chansons autotunées. En ce moment, on en entend beaucoup à la radio. ça semble très professionnel de loin, mais c’est pourtant si simple ! JB : Nous faisons de la pop hi-fi avec des moyens lo-fi. (Sourire.)

KUMISOLO
JB : Je l’ai rencontrée par le biais d’amis parisiens, Shobo Shobo. Ils sont à la fois graphistes et stylistes. Le courant est bien passé avec Kumisolo, et j’ai depuis découvert son groupe, The Konki Duet. J’ai remixé le morceau Danse Music de son premier album solo (ndlr. My Love For You Is A Cheap Pop Song, à paraître en octobre), en essayant de conserver l’esprit originel, tout en proposant une relecture radicalement différente. Le tout est de capter l’idée générale. Ensuite, il s’agit de recontextualiser, trafiquer un couplet, inverser un refrain. Qu’on m’ait qualifié de “Timbaland de l’indie pop” m’a bluffé. C’est l’un des plus beaux compliments qu’on ne m’ait jamais fait. Depuis quinze ans, Timbaland est tellement au-dessus du lot ! À l’heure où le rock ne prend aucun risque et reste dans le confort des guitares, ce producteur est audacieux, un véritable génie qui met de l’avant-garde dans la pop mainstream.

MANILA MAC
JB : C’est un pied de nez à Apple. Lorsque le MacBook Air est apparu, toute la publicité tournait autour du fait qu’il était ultraléger, ultrapetit… Avec des amis de Portland, nous avons imaginé un sac pour ce fameux ordinateur miniature. Et quoi de mieux qu’une enveloppe ? Nous avons poussé la blague assez loin, puisqu’un ami webmaster a monté un site qui avait les allures d’un véritable site professionnel. Nous avons également ajouté un lien Paypal, pour les précommandes. Nous nous attendions à avoir quelques messages, mais le lendemain, ce sont des milliers de commandes qui affluèrent ! Alors, pris au piège, nous avons contacté des fournisseurs, et nous rendons désormais réellement ces enveloppes. Apple ne s’est pas encore manifesté, donc nous continuons. Je trouve ça complètement fou que ce qui est parti comme une blague puisse se concrétiser et devenir quelque chose de presque sérieux. À l’image de la pop music, peut-être !
Thibaut Allemand
MAGIC RPM  #135


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