Depuis une dizaine d'années, les occasions n'ont pas manqué de s'attrister des ravages opérés dans la scène rock américaine par une certaine forme d'avant-garde, parrainée notamment par Slint ou Tortoise. Sous la bannière post-rock, a été rangée, souvent à son corps défendant, une flopée de musiciens plus ou moins estimables, animés par le désir bien compréhensible d'échapper à l'omniprésence des diktats commerciaux, soucieux de réaffirmer le statut culturel de la chose rock et, sans doute, un peu fascinés par le côté à la fois provocateur et légitime de la musique contemporaine et du free-jazz. La plupart d'entre eux n'ont laissé comme trace de leur passage qu'une série de pensums discographiques qui s'apparentent à autant de voyages au bout de l'ennui, inconciliables avec la vraie joie pop de l'harmonie séduisante et immédiate. C'est justement cette branche de l'underground américain, que l'on croyait sèche et stérile, que font refleurir les trois membres de Windsor For The Derby. En rupture avec leur passé instrumental et neurasthénique de bidouilleurs abscons, ils semblent désormais bien persuadés que la dissonance et la répétition ne sont pas, en elles-mêmes, des vertus cardinales pour un musicien. Hébergés, tout comme L'Altra, par les mécènes chicagoans d'Aesthetics, ils poursuivent, sur ce quatrième album, un travail salutaire pour réconcilier les exigences du formalisme et de l'abstraction avec le vrai plaisir pop. Là où tant d'autres groupes, à commencer par ceux de la galaxie Constellation, persistent à se fourvoyer en cherchant leur salut du côté de la complexité et de l'hermétisme, Windsor For The Derby place ici tous ses oeufs dans le panier de la simplicité. Sur The Emotional Rescue Lp, pas une note, un accord ou un mot qui ne soit employé au service d'un propos d'une clarté presque éblouissante. Aussi radieux et paisible qu'une journée de vacances en bord de mer, le disque s'ouvre sur une brève plage instrumentale en forme de lever de soleil (The Same). Puis, le groupe démontre, titre après titre, sa parfaite maîtrise d'un folk acoustique qui semble puiser ses racines chez Davy Graham ou Bert Jansch. Indonesian Guitars, notamment, fournit le meilleur exemple d'une musique merveilleusement organique où le glissement des doigts sur le manche d'une guitare devient un élément rythmique à part entière. Soucieux de ne jamais jouer deux fois de la même fibre, de ne pas solliciter deux fois la même émotion, Windsor For The Derby excelle également dans des tonalités plus électriques. Alors que Now I Know The Sea, candidat sérieux au titre de meilleure chanson sur la mer depuis Ocean du Velvet, n'est pas sans évoquer les moments les plus heureux de Yo La Tengo, Mythologies et le tubesque Awkwardness pourraient figurer, sans que leurs auteurs en rougissent, sur un coffret rétrospectif de Factory aux côtés des plus grandes réussites de The Stockholm Monsters ou The Wake. Musiciens accomplis mais jamais gratuitement virtuoses, Dan Matz et Jason McNeely refusent également, en tant que paroliers, de céder aux facilités de l'égotisme et du pathétique. Traduisant souvent la tristesse, mais jamais l'accablement, les états d'âme de ces poètes discrets et effacés ne sont évoqués que par des voies détournées, notamment par le biais de petits haïkus naturalistes qui résument les sentiments les plus complexes dans le bruissement d'une feuille ou le balancement d'une vague. Et lorsque le jour décline sur le crépusculaire Donkey Ride, on sait désormais que le merveilleusement bien nommé The Emotional Rescue Lp fait partie de ces disques capables de procurer réconfort et assistance à tous ceux qui le découvriront. Une sorte de planche de salut.