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Eskimo Snow de Why?

chronique d'album
Les artistes postmodernes courent tous un risque majeur, celui de perdre le signal de leur personnalité à force d'accouplements transgenres et d'acrobaties (auto)citatrices. La récente noyade de Quentin Tarantino dans son propre nombril surpeuplé en est un parfait et navrant exemple. Plus proche des préoccupations de ce mensuel, le père Beck pourrait sans doute disserter longuement sur la question, lui dont la carrière avait viré à la mauvaise blague avant que son descendant Danger Mouse ne l'aide un peu à se recentrer (Modern Guilt, 2008). L'ascension fulgurante de Yoni Wolf aurait donc tout à fait pu causer sa perte, si celui-ci s'était regardé un matin dans le miroir et s'était senti suffisamment comblé. C'est une inquiétude qu'avait fait naître la lente digestion d'Alopecia (2008), troisième album presque trop grandiose et convaincu de son audace pour être artistiquement fertile. Quand on construit un trône, il vaut mieux avoir une idée de ce qu'on veut faire du royaume qui va avec. Et c'est sans doute en ce sens que Why? est encore protégé des retours de flamme : ayant trouvé sa formation idéale (avec Josiah Wolf et Doug McDiarmid), il a su se fixer un objectif qui le dépasse.

Ce qu'il cherche, c'est le chef-d'œuvre pop intemporel. Une vie n'y suffit généralement pas. Issu de l'avant-garde hip hop (cLOUDDEAD, école de choix pour froisser ses cartographies), il poursuit clairement cet idéal depuis le formidable Elephant Eyelash (2005), affinant et affirmant un peu plus sa maîtrise de la grammaire pop à chaque livrée. Avec, toujours, la nécessite originelle de subvertir, d'innover, de reconfigurer les murs. Sans être encore l'achèvement espéré, Eskimo Snow est un grand disque de pop postmoderne. Enregistrés pendant les sessions d'Alopecia, ces dix morceaux ont été remisés non pour leur moindre qualité, mais en raison de leur touché très live (entend-t-on seulement le moindre sample ?) et de leur dimension intimiste avouée. Impossible en effet, avant aujourd'hui, d'imaginer chez Why? une miniature lowtempo comme These Hands, qui ouvre le disque sur un délicat et touchant frisson, ou une ballade folk aussi sobrement élégiaque que One Rose. Les pianos, xylophones et cordes se taillent désormais la part du lion, faisant basculer l'écriture vers un classicisme radieux qui cadre les complexités rythmiques et mélodiques pour mieux révéler leur potentiel.

Un numéro de funambulisme rôdé en concert et particulièrement réussi sur Berkeley By Hearseback, Against Me, On Rose Walk, Insomniac et surtout le stupéfiant In The Shadows Of My Embrace, construit en quatre parties ascendantes menant à un solo de guitare plus frustré que libérateur, et où le groupe semble précipiter toutes ses obsessions et ses possibilités. Le seul léger bémol concerne la toute fin du disque (The Blackest Purse,Eskimo Snow), étonnamment trop aimable, et où la voix nasale et caoutchouteuse de Yoni Wolf agace un peu par ses systématismes. Peut-on espérer découvrir le Graal au prochain épisode ? Les conditions sont réunies, mais notre petit doigt nous dit de ne jamais trop se fier aux artistes postmodernes.
Michael Patin
MAGIC RPM  #136


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