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Vampire Weekend

archive mag février 2008
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Il n’y a vraiment qu’en musique que surviennent de telles aberrations. On a beau être allergique à toute réappropriation maladroite de la world music par des MBSB (musiciens blancs souvent bedonnants) ; on a beau se hérisser à la seule vue d’une casquette frappée du logo d’une université américaine, surtout quand le visage béat en dessous n’a jamais quitté Neuilly-sur-Seine ; on a beau difficilement contenir ses sarcasmes dès qu’un petit groupe d’intellos snobs se met en tête de nous apprendre la vie, toisant notre tellurisme d’un œil rogue et balayant notre candeur d’une main blasée…

En somme, on a beau essayer de résister une seconde et demie à Vampire Weekend, congrégation de têtes à claques new-yorkaises élevées à la grande musique via Londres et Soweto, toute raison se fait la malle à la moindre de ses “soukouss” (pour paraphraser le grand Yannick Noah). Récapitulons. Fraîchement émoulus de Columbia, les quatre garçons à la page qui provoquent actuellement des demi-molles chez tous les incorruptibles du monde musical, l’honorable Everett True compris, ne sont pas très indiement corrects. Leurs polos Ralph Lauren, qu’ils portent rentrés dans le jean mou, ne fricotent jamais avec les caniveaux sur les coups de deux heures du mat’, leurs mocassins ne portent aucune trace de pogo ni même de collé-serré, et leur collection de disques maintenue à une température régulière de 13°C est rangée dans un ordre encore non répertorié par les Muttawa de Pitchfork. Alors, soit, on n’envie pas leur samedi soir. Mais Vampire Weekend, groupe de premiers de la classe, s’assume parfaitement en tant que tel. Comme d’autres crachent leur romantisme urbain sur deux accords de guitare ensanglantée, ils préfèrent installer leurs saynètes à Cape Cod, point de rencontre balnéaire de toute la waspitude américaine, ou sur le bon vieux campus de leur université (celle de leurs pères avant eux ?).

La discothèque parentale est elle aussi mise à contribution sans vergogne : des bribes de musique de chambre et d’afropop nourrissent goulûment leurs chansons, accrocheuses comme des hameçons de pêche au gros. Il ne s’agit pas là de plaquer ces références sur des mélodies apeurées mais de les cheviller subtilement au corps. C’est-à-dire, entre autres tics exotiques, de chalouper des guitares (Cape Cod Kwassa Kwassa), dénuder une batterie (Oxford Comma) ou revêtir de cordes (Walcott). Toujours droit dans ses bottes, malgré ces incursions chaleureuses, ce premier album sera aussi déclaré positif à la new-wave élégante des Smiths, des Feelies et autres Modern Lovers. Si ce précipité contre-nature résulte bel et bien d’un savant calcul de la part de ces fortes têtes de mules, déterminées à se distinguer de la masse laborieuse, il ne manque pas moins de naturel ni d’onctuosité. Leur facilité à éviter les collisions brutales tient peut-être au passé extrascolaire de ses membres, plus aguerris à leur art que leur jeune âge ne le laisserait croire : Rostam Batmanglij, producteur et arrangeur du groupe, a étudié la composition classique et Ezra Koenig s’est déjà fait les dents sur L’Homme Run, projet electro hip hop qui lui aura appris toute l’omnipotence du tandem basse-batterie. De ce bagage dance, il aura aussi emporté des synthés 80 (One), chahutés sur l’épique I Stand Corrected à la manière du monumental Pulp de Seconds, et un flow à toute épreuve.

Troublant hologramme vocal de Paul Simon, le renfrogné chanteur louvoie avec une agilité féline entre les humeurs, tantôt caressant sur une Rivers de beats (Campus), exalté quand il joue les contre-la-montre (A-Punk), ululant telle une créature de la nuit affamée sous la lune de Cape Cod (Kwassa Kwassa), aussi pleine que les boucles mélodiques qui l’enserrent jalousement. L’irrésistible rythmique bigoût et la guitare surfeuse de Mansard Roof, tout premier single de cette formation caméléon, ouvre naturellement ce disque, de la même manière qu’il avait ouvert notre imagination au sujet de ces college rockers. Même s’il convient de ne les fréquenter que dans ce périmètre immatériel, comme ces stars du lycée soumises à la mortalité de leur mythe, les Américains réussissent un exploit difficile à l’heure d’un premier opus : engendrer un nouvel univers. Vampire Weekend ou une raison supplémentaire de détester les lundis.

Estelle Chardac

magazine num 117 article extrait de :
MAGIC RPM #117


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