Le retour de Tom Waits. Voilà bien le genre de nouvelles susceptibles de vous faire oublier l'achondroplasie chronique dont souffre quelque pâle dirigeant de publication... Que ce retour s'assortisse de deux albums, aussi distincts qu'artistiquement accomplis, et voici la musique, ce grand véhicule de toutes les libertés, qui reprend ses droits. Le vieil ogre irlandais hirsute, authentique cauchemar des maisons de disques (et de retraite ?) et énigme de la science pour cause de cordes vocales élimées, semble avoir bossé plus dur que jamais, composant comme un trou et produisant comme si sa vie elle-même en dépendait. Gargantuesque, le fruit de ce travail acharné, publié sur Anti, le label des artistes de la marge par excellence, rend une nouvelle fois caducs tous les efforts de la concurrence pour se hisser à son niveau : le grand singe est sur le sentier de la guerre et ne fera pas de prisonnier, qu'on se le dise. Dans une veine semblable à The Black Rider, son chef-d'oeuvre de 1993, Alice et Blood Money offrent une similaire version destroy du cabaret tel que l'imagina Berthold Brecht, ajoutant ici et là des pincées de folklore mariachi et Bar-Mitzvah à ces vingthuit tableaux tour à tour cubistes, impressionnistes et réalistes. En remisant les guitares bluesy de Mule Variations au placard au profit de marimbas volubiles, d'une section de cuivres en état d'ivresse et d'un vieux piano de bar désaccordé, le fou chantant, plus inspiré par Nino Rota que jamais, vient d'opérer un retour stratégique vers une terre d'asile musicale plus accueillante : l'Europe. Comme toujours secondés par son épouse Kathleen Brennan, qui coécrit la plupart de ses titres depuis leur rencontre, Tom Waits et sa bande de furieux ont, sur un plateau et pour la seconde fois, servi au metteur en scène Robert Wilson une impeccable bande-son (Blood Money) pour sa dernière pièce de théâtre en date, Woyzeck. La tragédie de la vie, chantée de la sorte, prend soudainement des allures de cirque postapocalyptique digne d'un Pier-Paolo Pasolini, alors que tout au long de Alice, l'héroïne de Lewis Caroll plonge dans un pays de merveilles lo-fi où rires et larmes n'en finissent pas de se partager la vedette. Le résultat se dresse comme une incontournable montagne d'ingéniosité rugueuse, et peu importe dès lors si l'ascensionniste Thomas Alan Waits force parfois le trait jusqu'à l'autoparodie ou qu'il recycle un peu trop souvent son travail passé... Le plaisir est ici bien trop grand pour pinailler sur quelques réminiscences de style, Blood Money et Alice squattant d'ores et déjà les platines pour de longs mois.