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Interview 2001

archive mag mai 2001
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Alors que Stuart Staples a décidé de réunir de nouveau ses Tindersticks (en une formation un peu remaniée) en 2008, retour sur l'époque (2001) où le groupe fêtait dignement son dixième anniversaire à Bruxelles, en donnant une série de concerts et en réalisant son cinquième album, Can Our Love….
Par Christophe Basterra, in magic # 51


Il était temps… L'été a enfin décidé de pointer le bout de son nez. En ce vendredi après-midi du mois de mai, c'est donc un soleil radieux qui surplombe le jardin botanique de Bruxelles, havre de paix coincé entre quelques buildings peu avenants. La jeunesse belge en profite, trop heureuse d'avoir enfin pu ranger dans les placards ses pull-overs et de pouvoir s'allonger sur les pelouses afin de prendre quelques couleurs. Forcément, avec une telle chaleur, peu sont les curieux qui osent s'aventurer dans le très beau bâtiment qui longe ce petit parc. Et pourtant, il s'en passe des choses dans cette bâtisse, qui s'est imposée depuis plusieurs années déjà comme l'un de hauts lieux de la vie culturelle wallonne, véritable “complexe” où l'on trouve des salles d'exposition, de cinéma et de concerts… Autant d'endroits qui ont été investis depuis deux jours déjà par Tindersticks et son entourage pour une résidence peu commune, il est vrai chargée de célébrer un double événement : la sortie du cinquième album du groupe, Can Our Love…, et, surtout, son dixième anniversaire. Alors, plutôt que de se contenter d'une unique prestation – aussi singulière soit-elle, comme ce fameux concert au Bloomsbury Theatre donné en mars 1995 et immortalisé sur disque –, Stuart Staples et ses acolytes n'ont pas hésité à voir les choses en grand. Entre le mercredi 7 et le samedi 10 mai, la seule-formation-au-monde-que-la-chaleur-n'empêche-point-d'être-sur-son-trente-et-un s'est donné pour mission de livrer cinq “récitals”, tous différents les uns des autres. Le premier soir, elle s'est promis de ne jouer que ses anciens morceaux ; le second, elle a décidé d'être accompagné par un orchestre à cordes et a invité Paula Frazer afin de rendre justice aux merveilleux duos disséminés sur sa discographie ; le troisième, ce sont deux cuivres et deux choristes qui doivent lui prêter main forte pour mettre en lumière une dimension soul qu'on lui a trop souvent réfutée ; Quant au quatrième jour, elle a décidé de frapper deux coups, l'un en début d'après-midi, pour un set entièrement acoustique, l'autre en soirée, pour donner un aperçu exact de la version 2001. Histoire de mettre les petits plats dans les grands, Tindersticks s'est aussi accaparé le petit cinéma, où sont projetés les cinq clips réalisés par Martin Wallace – vidéaste confirmé, réalisateur de divers documentaires, souvent en compagnie de son grand ami Jarvis Cocker – et a une expo photos – dont certaines inédites – signées Phil Nicholls. Sans oublier les premières parties en guise d'apéritif gourmet et les Dj's pour animer les fins de soirées, tous triés sur le volet – au hasard, Piano Magic, Andy Weatherall ou le légendaire Arthur Baker“Je ne sais plus quand nous avons eu cette idée”, avoue Stuart Staples, en tirant une longue bouffée sur sa énième cigarette de la journée, “mais je suis sûr qu'au départ, nous ne pensions pas être aussi ambitieux. (Sourire.) Si l'on a choisi ce lieu, c'est qu'on a toujours aimé l'attitude des gens qui le dirigent, l'énergie qu'ils mettent dans leur métier, leur ouverture d'esprit. C'est important pour nous d'arriver à faire des choses différentes. Maintenant, je suis content que cela touche à sa fin, car c'était épuisant… Nous étions à la fois artiste et organisateur, en quelque sorte. On voulait que tout se passe bien pour les artistes que nous avons fait venir. Et puis, on a dû aussi faire pas mal de promo pour Can Our Love….

Dix ans déjà… Incroyable comme le temps défile parfois à une vitesse vertigineuse. Dix années, donc, que le ténébreux Stuart Staples a sacrifié dans une indifférence quasi-générale ses Asphalt Ribbons pour les métamorphoser en Tindersticks, dix années qu'il a quitté Nottingham pour venir s'installer à Londres. Dix années qui semblent n'avoir eu aucune emprise sur le chanteur. Certes, il porte les cheveux plus courts ; certes, les tempes sont de plus en plus grisonnantes. Mais il a conservé cet humour pince-sans-rire, ce sens de la répartie, cette flamme communicative. Et surtout, chose peu banale après autant de temps passé à fréquenter un music business souvent plus retors qu'il n'y paraît, il fait toujours preuve d'une franchise qui lui interdit de tenir le discours langue de bois que manie pourtant avec dextérité nombre de ses “collègues”. En fait, Stuart Staples est resté ce passionné qui n'hésite pas encore aujourd'hui à interrompre un morceau en plein concert, s'il sent que le groupe ne donne pas le meilleur de lui-même. Ne pas croire pour autant que cet homme est un perfectionniste, un obsédé de la technique. Non… Il est tout simplement honnête. Envers lui. Envers ses compagnons. Envers le public. Pourtant, il aurait pu devenir aigri, surtout après s'être vu remercier sans ménagement par son label, un an après la sortie de Simple Pleasure en 1999. “Pourquoi donc ? En fait, j'ai beaucoup apprécié les sept mois pendant lesquels nous nous sommes retrouvés sans maison de disques”, lance-t-il sans forfanterie. “On n'a même pas pensé à démarcher. D'autant plus qu'à cette période, on a commencé à travailler, avec Dickon et Dave, sur la bande originale de Trouble Everyday, le nouveau film de Claire Denis. D'ailleurs, si j'ai vraiment un regret pour ces quatre jours, c'est nous n'ayons pu le projeter ici en avant-première, comme c'était prévu à l'origine. Mais entre temps, le festival de Cannes s'est réveillé… (Sourire.) En tout cas, pour en revenir au problème de label, je pense sincèrement que c'était un mal pour un bien, car nous avons nous rendre compte que la musique primait sur le reste, que ce qui comptait le plus à nos yeux, c'était de pouvoir composer. Ensuite, sans qu'on ne demande rien à personne, les gens de Beggars Banquet sont venus nous voir. Ils semblaient motivés, prêts à nous laisser mener notre barque…”

Et vous n'avez jamais eu l'intention de relancer votre propre structure ?
Dans l'absolu, c'est effectivement extraordinaire d'avoir son label. On a pu s'en rendre compte à nos débuts. Mais, à un moment, il faut choisir, il faut savoir où tu veux vraiment placer ton énergie. Et nous, nous avions envie de consacrer tout notre temps à écrire, à jouer…

Si à la première écoute Can Our Love… n'est pas trop déstabilisant, il donne pourtant l'impression que quelque chose a changé au sein du groupe…
Déjà, il est plus “enjoué” que Simple Pleasure, même si les tempos sont assez lents. On s'est aperçu que les morceaux du groupe que l'on préférait étaient ceux auxquels tout le monde avait contribué. Et l'on a essayé, aussi naturellement que possible, de revenir à cette façon de procéder. À partir de Curtains, nous avions un peu perdu cela. Parfois, j'arrivais avec une version définitive, je demandais juste aux autres de jouer tel rythme, tel arrangement. Et j'ai fini par m'apercevoir que je ne trouvais pas ça satisfaisant. Ce n'est pas un hasard si les chansons de Can Our Love… sont plus longues : la plupart sont nées de “jams”. D'ailleurs, au moment de l'enregistrement, on a dû raccourcir certains morceaux qui dépassaient les vingt minutes. (Sourire.)

Alors qu'au début du groupe vous ne cessiez de sortir des disques, vous êtes petit à petit devenus très discrets…
Mais je crois que tout ça va changer… Avec Simple Pleasure, peut-être même dès Curtains, nous sommes tombés dans le piège “single, album, tournées”… C'est entre autres ce train-train qui nous a presque tués. Ces quatre jours à Bruxelles sont nés de cette envie de revenir à des choses plus excitantes, à des “challenges”… Nous ne voulons plus nous sentir scléroser.

Tu es confiant à quelques jours de la sortie du disque ?
La sortie en tant que telle n'est pas importante. Ce n'est pas de la prétention ou du dédain : je veux juste dire par là que nous travaillons déjà sur d'autres projets. On a achevé le disque en décembre… Je suppose justement qu'à la fin de l'enregistrement de Simple Pleasure, on a dû s'asseoir et attendre que le disque sorte en nous tournant les pouces… (Rires.)

Le single What Is A Man que vous avez sortis en fin d'année dernière participait de cette envie retrouvée ?
(Sourire.) En fait, ce disque était surtout un prétexte pour que l'on se retrouve… (Sourire.) Si Dickon, Dave et moi avions travaillé sur la BO du film de Claire, nous ne nous étions pas vus tous les six depuis six mois. Pendant toute la première moitié de l'année dernière, j'étais à peu près persuadé que c'en était fini des Tindersticks. Et puis, il y a eu cette opportunité d'enregistrement et je me suis dit que c'était l'occasion idéale pour savoir ce que l'on désirait vraiment : arrêter, reprendre… 2000 aura été une année déterminante dans l'histoire du groupe. Mais, encore une fois, ça n'avait rien à voir avec des problèmes de label, c'était plus profond que ça : pour certains d'entre nous, il s'agissait de savoir si la musique était toujours aussi importante.

HEUREUX
Ce n'est pas la première fois que Tindersticks se retrouve ainsi au bord de l'implosion. Dès Curtains, réalisé en 1997, des rumeurs persistantes laissent à penser que les jours du groupe sont comptés. D'ailleurs, à cette époque, le sextette va sans doute livrer les prestations les plus banales de son histoire. Ce qui n'était pas la moindre des déceptions lorsqu'on sait qu'il avait fait de la scène et ce depuis ses débuts, l'un de ses terrains de jeu de prédilection, donnant à ses chansons embrumées une dimension sensuelle, érotique. Étourdissante. Cette magie, qui confère parfois au génie, Tindersticks l'a retrouvé en 2001. Sur disque comme en concert. Dickon Hinchcliffe, violoniste, clavier, guitariste et l'un des portes paroles du groupe – au même titre que Dave Boulter, qui réside maintenant à Prague, d'où est originaire sa très jolie jeune femme –, n'est sans doute pas étranger à ce renouveau. Car on sent qu'il a pris une autre dimension : il n'y a qu'à le voir chanter les couplets de People Keep Comin’ Around – un morceau hypnotique déjà prêt à jouer le rôle de cheval de bataille, que Jism tint pendant longtemps – pour s'en persuader. Attablé au bar de son hôtel, après avoir achevé ses interviews avec la presse américaine, Dickon savoure enfin un moment de tranquillité. Mais, il a aussi envie de parler de Can Our Love…. “Quand tu l'écoutes, je crois que tu peux sentir que nous étions heureux d'être ensemble… Et, en studio, ça ne nous était pas arrivé depuis longtemps. Sur les précédents disques, il y avait trop de pression, de tension et de stress. Pour Curtains, on a voulu pousser à son paroxysme ce côté dramatique que nous avions développé depuis nos débuts. Simple Pleasure a donc logiquement été conçu en réaction : nous avons essayé de réaliser quelque chose de plus léger et minimal. Mais on a raté le coche. Tandis que sur Can Our Love…, je pense que l'on a trouvé le juste équilibre entre une musique dépouillée et une certaine intensité”.

Avant de travailler sur ce nouvel album, Stuart, Dave et toi avez composé la musique de Trouble Everyday : était-il facile de faire clairement le tri entre les idées que vous alliez garder pour la BO et celle que vous alliez destiner au nouvel album ?
C'est vrai que ce n'est pas toujours évident… Sauf que là, nous n'étions pas sûrs d'enregistrer un autre disque de Tindersticks. (Sourire.) Le hasard a aussi bien fait les choses… Lorsque Claire nous a donné le script, on a découvert une histoire très sombre et on a tout de suite pensé à utiliser un morceau que nous avions composé juste après Curtains, et dont l'atmosphère collait parfaitement au film. Et puis, ensuite, contrairement à Nénette Et Bonny, qui était plus une collection de saynètes instrumentales, nous avons vraiment pensé la musique comme celle d'une BO à l'ancienne, avant tout là pour souligner le côté dramatique du film.

La sortie Can Our Love… marque-t-elle un nouveau départ dans l'histoire du groupe ?
Un nouveau départ, je ne sais pas. Je dirais plutôt que c'est un nouveau chapitre. Que l'on avait essayé de commencer avec Simple Pleasure, mais sans y arriver…

Comment as-tu vécu cet “anniversaire” ?
(Sourire.) Nous avons tous souffert, aussi bien physiquement et mentalement. Mais c'est agréable de se sentir vidé pour une bonne raison… Si je me doutais que le public pourrait être séduit par l'idée de survoler ainsi nos dix années d'existence, en revanche, je ne pensais que je trouverais ça moi-même très intéressant. (Sourire.) Et pourtant, j'ai tiré plein d'enseignements durant ces quatre jours. Dommage que ça soit aussi coûteux en temps et en argent à organiser, car, à l'origine, on avait pensé faire la même manifestation dans d'autres villes européennes. Mais on y arrivera peut-être pour le vingtième anniversaire…

magazine num 51 article extrait de :
MAGIC RPM #51


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