Darren Rademaker a trois amours. Et il arrive à les accorder à merveille au quotidien. Sa femme, la charmante Ann Do, tient les claviers dans le groupe qu'il mène à la baguette depuis la toute fin des années 1990. Et dans les chansons qu'il ne peut s'empêcher d'écrire, il évoque parfois ce surf qui lui est si cher. Pourtant, sur les deux disques précédents de The Tyde, intitulés de façon incroyable Once et Twice, il s'inspirait souvent de la scène indie pop anglaise des années 1980 qui avait bercé une bonne partie de son adolescence. Avec Felt comme référent ultime, il multipliait les clins d'oeil musicaux et les citations textuelles. Mais avec un brio, une audace et une inventivité qui lui interdisaient de tomber dans le piège du plagiat ou d'être rattrapé par le syndrome du pastiche. Mélodiste hors pair, chanteur attendrissant, compositeur habile, il jonglait avec ces influences armé d'une dextérité étourdissante. Toujours secondé par son frère Brent à la basse (mentor pour sa part des regrettés Beachwood Sparks et de Frausdots), et accompagné par le "vétéran" Rick Menck à la batterie et l'excellent guitariste Ben Knight, sans oublier sa bien-aimée, l'aîné des Rademaker poursuit aujourd'hui ses allées et venues entre l'ensoleillée Californie il réside à Los Angeles et la brumeuse Perfide Albion. Il continue, avec une facilité déconcertante doublée d'une bonhomie enthousiasmante, d'écrire ces instantanés viscéralement contagieux, ces rengaines entêtantes, aussi revigorantes que la douceur d'une aube estivale. Chacune des douze chansons de Three's Co., quel qu'en soit le tempo ou le propos, est en fait un tube en puissance tiens, l'une des figures les plus délicates à réaliser en surf comme en pop , regorge de ces petits détails qui font la différence. Bien sûr, Darren, son épouse et ses copains ne peuvent s'empêcher quelques nouveaux clins d'oeil, le titre du morceau d'ouverture, Do It Again Again, évoquant irrémédiablement le fantôme de quelques garçons de plage disparus, alors que la musique lorgne, riffs en avant et claviers rutilants, du côté du premier album de... Denim. Hasard ou coïncidence, la figure tutélaire de Lawrence resurgit sur le troublant Separate Cars, ballade à la mélancolie éblouissante : "There's a new day dawning/You've heard this before", murmure le chanteur, peut-être en référence à l'un des morceaux de Me And A Monkey On The Moon, l'ultime opus de l'excentrique de Birmingham sous l'identité Felt. Mais The Tyde ne doit pas son pouvoir de fascination qu'à cette impressionnante érudition, qu'à ses saines obsessions. Il est surtout et avant tout, en fait un groupe touché par la grâce. Un groupe qui si tant est qu'il existe une justice dans un milieu qui cumule avec tant de vulgarité les bourdes et les fautes professionnelles devrait sortir de sa relative confidentialité dès les premiers accords de Brock Landers sur lequel Conor Deasy, des cousins The Thrills, vient s'immiscer dans les choeurs , tour de force power pop apte à lui octroyer le statut de big star (rêvons un peu). On n'a justement aucune envie de gar-der pour soi ces musiciens mélomanes, mais plutôt le désir de partager la majesté d'un Glassbottom Lights, porté par un refrain radieux et des arpèges aussi enivrants que les embruns d'un Ocean Rain. Pour ne rien gâter, le quintette a plusieurs cordes à son arc, et présente avec une joie de vivre communicative, sur la piste d'un dancing brinque-balant, le KKK Took My Baby Away des Ramones au 96 Tears de ? & The Mysterians le temps d'un County Line goguenard. Complètement désinhibé, il s'en remet à la pedal steel de son ancien compagnon de route Dave Scher pour ériger Aloha Breeze et Don't Need A Leash en défenseur d'une surf country évocatrice, et hausse même le ton sur un The Pilot qui confirme, s'il en était encore besoin, que The Tyde a amplement mérité sa pôle position. "Jealousy will get you nowhere", répète Darren Rademaker sur le susnommé Brock Landers. La concurrence des deux côtés de l'Atlantique peut commencer dès aujourd'hui à méditer sur cette belle vérité. Et se mettre à plancher.