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À peine le boîtier ouvert, on sait déjà que ces retrouvailles étaient une mauvaise idée. Au dos du livret, une photo en noir en blanc. Planté devant un rideau de fer, le trio nous contemple. Iggy Pop, au centre, le visage inexpressif, est vêtu d'une veste militaire ridicule. Autour de lui, Ron et Scott Asheton posent détachés, les mains enfoncées dans les poches de blues jeans miteux.

Le premier, grassouillet, fine moustache et bouc discret, semble tout droit sorti d'une pochette vieillie du You've Come A Long Way Baby (1998) de Fatboy Slim. Le second porte fièrement la blanche casquette, le pendentif massif, et si mal le cuir qu'à côté, Philippe Manoeuvre fait figure de monstre d'élégance. Des dégaines interdites, à faire passer le groupe le plus respecté de la planète pour un vulgaire service d'ordre engagé en vue d'une convention annuelle de la National Rifle Association. Le premier contact visuel est rude, donc, mais ce n'est rien en comparaison des premières écoutes.

Car The Weirdness est un bien triste naufrage, une daube hard rock lourdaude en totale roue libre. Si ses feulements acides humidifiaient auparavant la plus prude des garces, les râles grossiers d'Iggy Pop, ex-félin outrageusement sexuel, n'émoustilleront ici que les vieux rockers sur le retour ou les ados néo-metalleux nostalgiques, sans parler de paroles d'une connerie absolue. Quant à l'ancien terroriste sonique Ron Asheton, il s'est mué en robinet à riffs gras, tous plus anodins les uns que les autres, et tronçonnés sans discernement jusqu'à la nausée.

La musique des Stooges est toujours aussi primitive, mais le danger lugubre qui la guettait à chaque note s'est aujourd'hui évaporé, la vidant d'office de toute sa substance sulfureuse. La présence de l'abrasif ouvrier Steve Albini aux commandes de la reformation laissait pourtant espérer autre chose que cette galéjade, mais c'était trop vite oublier que le grand James Osterberg préfère depuis belle lurette passer son temps à montrer sa quéquette au premier venu (quand il ne la vend pas carrément aux annonceurs) qu'à écrire des chansons potables. On en compte pourtant bien une ici : Mexican Guy. Une véritable torche sonore féroce et haletante sur laquelle Ron ferme le robinet et s'arme enfin d'une guitare assassine pour déchiqueter méthodiquement une rythmique ondoyante, tandis qu'Iggy cesse de faire le guignol et serre les dents pour se muer en tribun fielleux d'un rock malade, infecté par la morgue.

Ou comment danser au bord de la tombe. The Weirdness voit ainsi se côtoyer onze brûlots poussifs et une météorite noire embrasée, reflet contemporain des mutilations sonores qu'infligèrent la formation de Detroit au paysage musical d'antan. Attendue depuis trente-quatre ans, la résurrection des Stooges ne dure en fait que deux cent dix secondes, le temps de ce petit miracle sonique et anachronique durant lequel la fureur dramatisée du groupe se cristallise à nouveau. Un court moment, certes. Mais quel moment.
Jean-François Le Puil
MAGIC RPM  #109


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