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Entrevue - 15/02/10 de The Soft Pack

interviews
Pour tous les autres groupes, la question serait simple. Pour le quatuor originaire de San Diego, elle recèle en réalité un vrai piège. The Soft Pack, ce brûlot rock aux mélodies incendiaires et aux guitares incisives, est-il un premier ou second album ? Quoi qu’il en soit, un nouveau chapitre s’est ouvert dans la jeune et brève carrière des anciens Muslims. En une poignée de chansons parcourues à la vitesse de l’éclair, les jeunes Californiens ont découvert la formule magique qui résume l’équation du succès : The Strokes + The Feelies + Television = The Soft Pack ! [Matthieu Grunfeld].

Il suffit décidément de bien peu de choses pour provoquer un début de scandale dans une Amérique qui a peine à se débarrasser de sa paranoïa rampante post 11-Septembre, et où le second prénom (Hussein) d’un président un peu trop coloré entretient à lui seul les délires xénophobes les plus disproportionnés. Qu’un obscur quatuor californien à moitié inconscient s’avise ainsi de publier deux 45 tours et un album en s’affublant d’un patronyme aux connotations confessionnelles suspectes, et voilà The Muslims obligé de changer aussi sec d’état civil, accablé début 2009 par une polémique qui dépasse de très loin sa notoriété encore confidentielle. Sagement rebaptisés The Soft Pack, et à peine traumatisés par cette vague d’incompréhension inattendue, Matt Lamkin et Matthew McLoughlin, les deux têtes pensantes et guitaristes du groupe, ont enfin pu se concentrer sur l’essentiel : ce rock à la fois primitif, racé et subtil dont la classe éclate au grand jour sur leur nouvel album.

ABRUTIS
Les péripéties agitées de ces débuts contrastent pourtant avec la simplicité, que l’on ose désormais à peine qualifier de biblique, de la trajectoire et des intentions des deux compères. Leur histoire désespérément banale ressemble à s’y méprendre à celles des centaines de combos qui fourbissent leurs premières armes dans les garages et les arrière-salles des cafés de San Diego. Nos Jules et Jim du jour se sont connus au lycée au début du siècle avant de se perdre de vue pendant leurs années de formation universitaire, puis de se retrouver ensuite au moment de leur retour au bercail pour ne plus se séparer ensuite. “Nous jouions tous les deux un peu de guitare depuis quelques années. Mais nous n’avions jamais vraiment été dans des groupes, tout simplement parce que ça ne nous semblait pas pertinent. À vrai dire, la plupart des types qui jouaient du rock quand nous étions aux lycées étaient tous des abrutis. En 2007, nous venions tous les deux de terminer nos cursus respectifs et avions pas mal de temps libre avant d’être obligés de chercher sérieusement un vrai boulot alimentaire. Nous avons donc décidé de tenter l’aventure, juste pour ne pas avoir de regrets”. Matt et Matty embauchent alors un batteur et une bassiste et commencent à élaborer quelques titres. Non sans avoir au préalable potassé leurs classiques. Cultivés et lucides, ces punks autant par nécessité que par conviction et au look d’étudiants en master de comptabilité, ne sont pas prêts à se lancer dans le grand bain sans avoir réfléchi à la direction la plus appropriée.

“Nous avons toujours eu des goûts assez variés. J’adore Steely Dan ou Chris Bell, par exemple. Nous avons même repris My Flash On You de Love. Si nous écoutons beaucoup de musique, nous ne sommes pas, en revanche, de très bons musiciens, il faut être réaliste. Initialement, notre orientation esthétique s’est imposée d’elle-même : nous n’étions pas capables de jouer grand chose, et il fallait donc tenir compte de nos limites afin d’en tirer le meilleur parti possible. Dès le départ, nous avons voulu jouer une musique très simple, très facile à jouer et donc à comprendre. Deux accords, toujours les mêmes, qui se répètent en boucle. La référence ultime pour nous, c’est le premier Lp des Modern Lovers : leurs chansons sont tellement magnifiques de pureté, de simplicité. C’est encore plus direct, percutant que le Velvet. Et les textes sont à la fois romantiques et drôles. La perfection, quoi ! Les groupes locaux nous ont également influencés. Quand nous étions ados, nous passions notre temps à aller aux concerts de Rocket From The Crypt ou de Three Mile Pilot. Nous voulions aussi essayer de retrouver l’énergie incroyable que ces gens dégageaient sur scène”. Une fois l’itinéraire tracé, il ne reste plus qu’à le parcourir. De manière logique, l’étape suivante passe par la capitale californienne de l’industrie culturelle, où les opportunités de développement pour une jeune formation ambitieuse s’avèrent rapidement plus prometteuses.

Une fois installé à Los Angeles, The Muslims ne tarde pas à enregistrer une dizaine de titres, publiés sous la forme d’un Lp à la pochette gaufrée, et qui leur attirent bien vite quelques comparaisons flatteuses avec leurs lointains cousins de la côte Est, The Strokes en tête. Ainsi, ces morceaux suscitent déjà une bonne dose de compliments sur les sites Internet et autres blogs musicaux, toujours prompts à se repaître des dernières sensations à la mode. Bienheureusement, Lamkin et McLoughlin possèdent bien trop d’humour et d’intelligence pour s’en laisser ainsi compter. Conscients des lacunes de leurs premiers balbutiements, ils remettent derechef leur ouvrage sur le métier pour roder sur scène les titres qui composeront leur “second premier” album, et leur permettra d’étrenner leur nouveau patronyme. “Nous n’avons jamais été dupes : les réactions positives venant de l’extérieur sont encourageantes et flatteuses, mais nous savons très bien que rien de tout cela n’est permanent ou durable. On s’en fout un peu, même si c’est sympa. Il y a tellement de blogs et de sites aujourd’hui que n’importe quel groupe peut recueillir des centaines de témoignages de fans avant d’avoir composé un seul morceau valable. À mes yeux, l’album de The Muslims ne restituait pas les aspects les plus agressifs de notre musique. Nous l’avions enregistré avec les moyens du bord et nous n’avions presque aucune expérience du studio. Il nous a surtout servi de premier point de référence pour mieux corriger ensuite nos erreurs et comprendre comment nous pouvions progresser”.

MOTIVATION
De retour en studio entre deux dates d’une tournée transatlantique qui les a mobilisés une bonne partie de l’année 2009, tout en leur permettant au passage d’assouvir quelques-uns de leurs fantasmes adolescents de fans anglophiles (“Étre invité par The Breeders au festival All Tomorrow’s Parties ou croiser Gang Of Four dans les coulisses, cela fait vraiment partie des meilleurs souvenirs de ma vie” confesse ainsi Lamkin, la voix encore chargée d’émotion), les deux comparses ont progressé à pas de géants. Et si The Soft Pack frappe toujours par son sens de la concision et du minimalisme rock, les tensions mélodiques contrastées qui s’y déploient ainsi que les quelques solos de guitare flamboyants, ressuscitant Tom Verlaine des grandes heures du CBGB’s, témoignent de l’ampleur du chemin parcouru par le groupe en une dizaine de mois à peine. Pour concrétiser ce grand bon en avant, ils ont bénéficié de deux renforts de poids. À commencer par celui d’une nouvelle section rythmique, composée de Dave Lantzman et de Brian Hill, qui contribue très largement à insuffler une forme pulsation frénétique et inébranlable et qui rappelle, ce n’est pas un hasard, le premier album de The Feelies. “Nous avons découvert Crazy Rhythms (1980) assez récemment, et nous nous sommes beaucoup inspiré du jeu de leur batteur de l’époque, Anton Fier. Nous voulions vraiment essayer d’approcher cette tension et cette énergie incroyables qu’il parvenait à faire passer dans chaque roulement”.

Tirant également profit des précieux conseils d’un producteur expérimenté, Eli Janney (Girls Against Boys), The Soft Pack est parvenu à synthétiser en dix chansons d’une brièveté exemplaire plusieurs décennies d’histoire du rock : entre interpellations directes, qui font naître un besoin irrépressible de répondre à l’appel des guitares (C’Mon) ou d’un orgue aigrelet (Move Along), et saillies plus mélodiques et nuancées (Tides Of Time, Mexico), la formation de San Diego possède désormais le nombre suffisant de cordes à son arc pour toucher le mille presque à tous les coups. Et sa réussite est d’autant plus réjouissante qu’elle ne semble pas engendrer la moindre crise d’inflation de l’ego chez les principaux intéressés, bien décidés à savourer les bénéfices de la situation sans pour autant céder à l’esprit de sérieux. En témoigne leur dernière lubie. “Nous avons publié une annonce sur notre page MySpace : en une journée, nous allons jouer dix fois dans dix endroits différents à Los Angeles et nous terminerons dans la maison d’un des fans. Ces derniers doivent nous envoyer leur candidature et leur lettre de motivation et nous choisirons les meilleures. On a eu droit à des réponses rigolotes comme ce mec qui voulait qu’on joue chez son patron ou cet autre qui voulait qu’on vienne pour emmerder ses voisins ! Mais je ne pense pas qu’ils seront retenus…”
Matthieu Grunfeld
MAGIC RPM  #139


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