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The Sound Of The Smiths de The Smiths

chronique d'album
Une fois encore, on pourra épiloguer sur le caractère discutable du procédé qui consiste à synthétiser, pour la quatrième fois en vingt ans, une œuvre déjà extraordinairement condensée dans sa version originale (quatre années, pas une de plus, ont suffi aux Mancuniens pour dire l’essentiel), et dont la consommation intégrale reste toujours impérative. Sur un plan strictement factuel, cette nouvelle compilation, bien que dûment approuvée par Morrissey et Johnny Marr, ne se distingue pas considérablement des versions antérieures.

Au cours de leur carrière météorique, The Smiths a particulièrement brillé sur format court, et le premier volume reprend logiquement les vingt-trois singles par ordre chronologique, de Hand In Glove à Last Night I Dreamt That Somebody Loved Me. Le second, plus intéressant, agrège quelques morceaux indispensables extraits des albums (notamment de The Queen Is Dead, 1986), une poignée de versions rares mais déjà connues des connaisseurs (dont un extrait des fameuses Troy Tate Sessions, une mouture finalement abandonnée du premier album enregistrée en 1983) et quatre titres live.

Piqûre de rappel à l’usage des fans ou bréviaire introductif à destination des néophytes, The Sound Of The Smiths fournit donc surtout l’occasion, toujours bienvenue, de réévaluer avec le recul ces chansons si familières, dotées de résonance paradoxalement intemporelles même si elles demeurent profondément imprégnées par leur contexte d’origine : l’emprise irrévocable du thatchérisme sur l’Angleterre des années 80 et le développement consécutif d’une culture indie estudiantine où la contestation frontale est finalement abandonnée au bénéfice d’un détachement teinté de dépression, où le rejet de l’ordre social dominant passe désormais moins par l’action collective que par le refus de jouer le jeu et l’adhésion individuelle aux causes féministes ou végétariennes !

Au-delà des polémiques aporétiques et stériles sur la primauté du quatuor mancunien par rapport à ses principaux concurrents au titre de “meilleur groupe des années 80”, voire même de tous les temps, plusieurs évidences sautent encore aux oreilles, un quart de siècle plus tard. À commencer par le caractère absolument original d’un son toujours aussi moderne et particulier, né de l’improbable rencontre entre un émule solitaire d’Oscar Wilde et un jeune teddy-boy. Fans de musique avant tout, Morrissey et Marr traînent tous les deux leurs bagages d’influences éclectiques et plus ou moins avouées. L’alchimie qui résulte de leur collaboration engendre pourtant, dès l’intro de Hand In Glove, un hybride qui voue à l’échec toute tentative pour en retracer la filiation directe.

Certes, le terrain fertilisé par The Smiths avait déjà été labouré par d’autres, au tournant des années 70, à commencer par The Buzzcocks ou Orange Juice. Mais prétendre détecter la pâte d’Edwyn Collins derrière les arpèges délicatement superposés par le guitariste et leurs harmonies étonnantes ou rattacher le langage poétique réinventé par Morrissey, mélange de tournures archaïques et de sentimentalisme assumé, à l’écriture romantique et souvent asexuée de Pete Shelley reviendrait à peu près à réduire The Beatles à un groupe de skiffle ayant beaucoup écouté Chuck Berry !

En raison même de son décalage profond avec les valeurs et les codes esthétiques dominants de son époque (le néo-romantisme triomphant, l’omniprésence des sonorités synthétiques, l’individualisme matérialiste affiché comme seul idéal de vie), on peut comprendre pourquoi l’œuvre de The Smiths a pu servir de refuge privilégié et de support d’identification à quelques légions d’outsiders incapables d’adhérer à l’esprit du temps.

Ainsi, au travers de complaintes adolescentes aux résonances universelles, la force du groupe, et notamment de son chanteur, est d’être parvenu à jouer en permanence sur les deux registres de l’intime et du collectif, entre cris de ralliement générationnels (Shoplifters Of The World Unite, Panic, Meat Is Murder) et confessions personnalisées (How Soon Is Now, Half A Person), offrant à chacun de ses fans l’opportunité d’éprouver la protection réconfortante de la masse tout en conservant l’illusion que tous les mots prononcés par Morrissey lui sont personnellement adressés.

Alternant avec une classe folle et une dose d’humour, souvent ignorée par ses détracteurs, entre arrogance et auto apitoiement, ce dernier réussit à déployer tout un monde à partir de la seule contemplation attentive de son nombril : un monde où les conventions habituelles de la virilité rock se retrouvent balayées par les glaïeuls, où les codes si effrayants de la séduction sont inversés, où les garçons assument leurs effrois et leurs pudeurs de midinettes devant les provocations et les attentes sexuellement explicites de la gent féminine.

Un monde où l’euphorie amoureuse dope parfois l’ego des plus timides (“The sun shines out of our behinds”), mais où l’aliénation romantique et l’inaptitude à être pleinement soi-même dominent, où l’on contemple  ses propres sentiments de l’extérieur (“I’ve seen this happen in other people’s lives and now it’s happening in mine”). Alors même que courent les rumeurs, aussitôt démenties, d’une improbable reformation, on ne peut, finalement, que se féliciter que cet héritage si considérable et toujours intact soit encore une fois recyclé : au moins, les principaux acteurs n’ont-ils pas encore cédé aux tentations financières qui pourraient les conduire à le dilapider.

Matthieu Grunfeld
MAGIC RPM  #126


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