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Chutes Too Narrow de The Shins

chronique d'album
À l'heure de contourner le légendaire écueil du deuxième album, ces quatre garçons sortis du Nouveau Mexique et pas forcément dans le vent ont trouvé, sans doute à leur corps défendant, une stratégie fort efficace : pour ne pas décevoir à la sortie du second, il suffit que le premier passe inaperçu. Déjà salué par la critique américaine à sa sortie en 2001 mais jamais distribué sous nos latitudes, Oh, Inverted World ne pouvait donc en aucun cas laisser augurer, en bien ou en mal, de la qualité de son successeur. À la réécoute, il s'avère n'être, d'ailleurs qu'un exercice de style pop sixtiesant, honnête et enjoué, mais dénué de véritable originalité. Dans ce contexte, Chutes Too Narrow apparaît comme une surprise pour le moins divine et totalement inattendue. Avec une concision exemplaire (dix morceaux et une demi-heure de musique suffisent ici à faire notre bonheur), The Shins délivre une pop urgente, nerveuse et essentielle. Combien de fois, ces dernières années, a-t-on entendu un groupe capable de célébrer dans des chansons d'une telle limpidité l'union des claquements secs et dépouillés des guitares acoustiques et des scintillements mélodiques de leurs homologues électriques ? The Coral, c'est vrai. The Go-Betweens, encore et toujours. The Shins est donc en bonne et rare compagnie. Les six premiers titres de l'album déboulent ainsi sans crier gare, submergeant d'un flot ininterrompu de notes et de paroles toutes les réticences et les interrogations. Il faut dire que les mots éructés par James Mercer, avec une touche si juste de vulnérabilité adolescente dans la voix, semblent aussi se bousculer comme les bulles de gaz au goulot d'une bouteille agitée, demeurée trop longtemps étanche. Des mots qui débordent de toute part les frontières d'une métrique devenue trop étroite, multipliant les enjambements les plus déroutants (une seule phrase suffit parfois à remplir un couplet tout entier), jusqu'au bout de leur souffle. Ce n'est sans aucun doute pas un hasard si cette musique dégraissée, tendue parfois jusqu'au point de rupture, sert de toile de fond à l'évocation souvent crue de l'instabilité des émotions, voire de leur mort pure et simple. Il est beaucoup question, ici, d'hésitations et de revirements brusques, de désirs de mort ambivalents, évoqués à l'aide d'images physiques et marquantes, d'une crudité saisissante. "Secretly, I want to bury in the yard the remains of a friendship scarred", ou encore "I've got this side of me that wants to grab the yoke from the pilot and fly the whole mess into the sea", ce genre de joyeusetés. Et quand, sur la fin de l'album, parvenu au bord de l'épuisement, le groupe se pose quelques instants autour d'un bon feu de camp pour se fendre d'une petite ballade country rock bien troussée (Gone For Good), c'est encore pour la truffer de sentences si nues, si près de l'os ("I find a fatal flaw in the logic of love") qu'on les imaginerait volontiers inventées par un Morrissey des grands jours, déguisé en cow-boy. Mais The Shins n'a plus besoin de souffleur. Anciens élèves appliqués, ils ne se servent désormais des règles inventées par d'autres que pour les subvertir, en les mettant au service de cette parole si personnelle. Leurs inévitables incursions dans le patrimoine pop des 60's demeurent cette fois d'une brièveté et d'une discrétion salutaires. Quand l'hommage se fait aussi habile, c'est une vraie joie que de croiser à nouveau, au détour d'un morceau, les ombres de The Kinks (Turn A Square) ou The Left Banke (Saint Simon). À force de parcourir d'un bout à l'autre cet Eden musical sans lui découvrir de limites évidentes, on finit par se demander ce que pourront bien nous réserver à l'avenir James Mercer et ses camarades. Pour ce coup-ci, on se contentera de déboucher le champagne pour trinquer tShin, tShin, bien sûr à leur santé.
Matthieu Grunfeld
MAGIC RPM  #76
article extrait de :
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