Dans le nouveau numéro de Magic qui sort ce samedi 29 janvier,
se trouve un blind-test en compagnie de Johan Angergård. Le patron de
Labrador Records y parle évidemment de The Radio Dept. et en dit long
sur la volonté d'indépendance de son leader Johan
Duncanson. Angergård évoque également le texte écrit spécialement par
Dan Treacy pour figurer dans le livret de la
compilation rétrospective Passive Agressive - Singles 2002-2010. Sauf que Duncanson n'a pas voulu conserver les notes du leader de Television Personalities, jugeant qu'elles n'étaient pas "dignes d’intérêt",
raconte le boss qui nous a gentiment permis de sauver de l'oubli la prose
laudatrice. Vous la retrouverez en sautant la page à la fin
de cette chronique signée Thibaut Allemand.
En dépit du brillant Clinging To A Scheme, album du mois de mai 2010 dans ces pages et acclamé à travers le globe, The Radio Dept. a toujours souffert du revers de main facile, réduit à une formation shoegaze passée aux claviers pour composer des pop songs aériennes et cotonneuses. Il y a de ça, c’est vrai. Mais s’arrêter là, ce serait passé à côté de l’essence d’un groupe insaisissable, qui a mué au gré des années et des découvertes musicales. C’est pourquoi Passive Agressive, dont le titre résume à merveille l’état d’esprit de la tête pensante Johan Duncanson, entre mélopées célestes et sévère envie d’en découdre (avec son œuvre, ses collègues, la scène pop, le gouvernement), offre de redécouvrir quelques joyaux que l’on pensait perdus. Et remet en perspective une œuvre plus complexe qu’il n’y paraît, pour laquelle a souvent été privilégié le format court.
The Radio Dept. - Where Damage Isn't Already Done
Cette compilation partiale et partielle de faces A, B et autres raretés tombe à point nommé pour tenter de s’y retrouver dans la discographie touffue des activistes de Lund. En une dizaine d’années d’existence, Duncanson et ses acolytes ont ainsi enchaîné les singles, jeté sur la toile quelques Mp3, réutilisé des années plus tard de vieilles démos (Why Won't You Talk About It?, Where Damage Isn't Already Done, Tåget) ou donné un morceau à un fanzine tiré à… dix exemplaires. The Radio Dept. est donc prolifique mais sa distribution, aléatoire. Salué dans l’Hexagone à la sortie de son coup d’essai, Lesser Matters (2003), le suivant (Pet Grief, 2006) fut absent des radars, à peine défendu sur scène et joliment snobé dans cette rétrospective (ne serait-ce The Worst Taste In Music). Pourtant, la même année, Sofia Coppola offre à ces éternels discrets d’atteindre le phénix de leur relative popularité, en berçant sa Marie-Antoinette avec trois de leurs morceaux, dont Pulling Our Weight, songe à la mécanique chancelante. Quoi qu’il en soit, ce florilège permet de mettre définitivement les choses au point, et ne laisse plus place au doute : il n’y a pas de formule The Radio Dept., mais plusieurs secrets formant un ensemble étonnamment cohérent : un amour de la reprise éclatante, un fatras d’influences parfaitement digérées, un travail perpétuel sur la matière sonore. Une facilité sidérante à composer des vignettes sans paroles et ouvertes à tous les vents, et un discours politique bien plus fin que le tout-venant contestataire (Freddie And The Trojan Horse ou The New Improved Hypocrisy auront, on l’espère, sifflé aux oreilles de l’actuel gouvernement suédois).
Mais avant tout, il y a ce son immédiatement identifiable parfois capté dans les Möllan Studios – et plus souvent entre le lit et le placard de Duncanson. Car ce leader têtu et obstiné a toujours refusé de faire appel à un producteur, qu’il préfère comparer à “un styliste qui te dit comment t’habiller. Et si tu ne sais même pas te fringuer tout seul…” Et c’est aussi cette manière d’envelopper l’auditeur sous des couches de guitares, d’étouffer les échos de batteries et son voile vocal délicat qui a fait la douce force du groupe. Citons pour l’exemple We Would Fall Against The Tide, mariage rêvé de six cordes stratosphériques et de rythmes mécaniques. On retrouve ces guitares sales et brumeuses sur Where Damage Isn’t Already Done, sans parler des délicieux larsens de Why Won't You Talk About It?. Mais loin du shoegazing originel, la formation scandinave signe aussi des embardées punk rock saturées (Liebling) ou des virgules acoustiques, à l’instar de la ravissante Annie Laurie, blottie au fin fond d’une église, un micro planqué sous le prie-Dieu. Une chanson qui démontre entre autres que The Radio Dept. ne confond jamais pédales d’effets et effets de manche, et sait aussi dessaper ses mélodies pour rivaliser avec The Go-Betweens. Des Australiens que les Suédois adulent, offrant même une version ouatée de Bachelor Kisses à I Godan Ro, l’heureux fanzine évoqué ci-dessus. Au rayon reprise, All About Our Love de Sade vaut également son pesant d’or – tout en conservant son parfum eighties, la version est moins languide, et JJ n’est plus très loin.
The Radio Dept. - All About Our Love
Alors, qu’importe si la bassiste Lisa Carlberg et le batteur Per Blomgren mettent les bouts. Duncanson et Martin Larsson recrutent Daniel Tjäder et poursuivent dans cette voie synthétique. Si Lesser Matters contenait déjà son lot de petites pièces digitales (1995, Strange Things Will Happen, Slottet #2), The Worst Taste In Music et What You Sell placent dignement la formation aux côtés de leurs compatriotes The Embassy, Le Sport ou The Tough Alliance – option electropop rétrovisionnaire. Cependant, lorsque le quotidien britannique The Guardian met The Radio Dept. dans le même panier que les joyeux couillons de I’m From Barcelona, la coupe est pleine : le trio se désolidarise d’une prétendue scène suédoise, accuse son label Labrador d’avoir la rage et signe We Made The Team, concentré de cynisme vachard (“As long as we get laid/And paid/I guess you could say/We made the team”). Ironie de l’histoire, l’indispensable compilation Labrador Is 100 – A Complete History Of Popular Music (2007) s’achève sur ce single au groove orageux préfigurant les riddims stephanois de Never Follow Suit. Ailleurs, les lourdes basses en écho de The One témoignent d’un nouvel amour du dub. Et du hip hop aussi, le temps de David bien sûr, ou Slottet, qui provoque un malaise étrange (ces pleurs enfantins). Non, pas besoin d’un producteur quand on a de telles idées. D’autant que ce travail sur le son est peut-être le meilleur joker de la formation – doté d’un brin de voix aussi séduisant que faiblard, Duncanson excelle aussi dans les vignettes instrumentales. Citons alors la rareté Mad About The Boy (rien à voir avec Dinah Washington) ou The Idle Urban Contemporaries, qui débute comme du KLF avant de se transformer en une odyssée sur violons synthétiques. Samples (Thurston Moore ouvrant Heaven’s On Fire) et fields recordings (voitures, train, gazouillis d’oiseaux) s’invitent également dans ces vignettes oniriques.
The Radio Dept. - Mad About The Boy
Alors, comme tout grand groupe qui se respecte, impossible de catégoriser The Radio Dept., mais on peut déjà ressentir son influence occulte, de Washed Out à Memory Tapes – cette scène bourgeonnante et novatrice partage avec les Scandinaves les mêmes rythmiques digitales, les mêmes voix éthérées, les mêmes influences chopées dans le lo-fi, la dreampop, le shoegazing ou la pop synthétique. De là à dire que ces derniers sont voués au statut de formation culte qui sera redécouverte bien trop tard, il n’y a qu’un pas… À l’heure de boucler cette chronique, me revient alors cette sentence un brin snob de Duncanson, balancée sur le site web de la revue pop moderne : “Mais si tout le monde en parle, pourquoi devrais-je m’y intéresser ?” Pour l’instant, The Radio Dept. vit dans un relatif anonymat… Raison de plus pour vouloir faire connaissance.
En dépit du brillant Clinging To A Scheme, album du mois de mai 2010 dans ces pages et acclamé à travers le globe, The Radio Dept. a toujours souffert du revers de main facile, réduit à une formation shoegaze passée aux claviers pour composer des pop songs aériennes et cotonneuses. Il y a de ça, c’est vrai. Mais s’arrêter là, ce serait passé à côté de l’essence d’un groupe insaisissable, qui a mué au gré des années et des découvertes musicales. C’est pourquoi Passive Agressive, dont le titre résume à merveille l’état d’esprit de la tête pensante Johan Duncanson, entre mélopées célestes et sévère envie d’en découdre (avec son œuvre, ses collègues, la scène pop, le gouvernement), offre de redécouvrir quelques joyaux que l’on pensait perdus. Et remet en perspective une œuvre plus complexe qu’il n’y paraît, pour laquelle a souvent été privilégié le format court.
The Radio Dept. - Where Damage Isn't Already Done
Cette compilation partiale et partielle de faces A, B et autres raretés tombe à point nommé pour tenter de s’y retrouver dans la discographie touffue des activistes de Lund. En une dizaine d’années d’existence, Duncanson et ses acolytes ont ainsi enchaîné les singles, jeté sur la toile quelques Mp3, réutilisé des années plus tard de vieilles démos (Why Won't You Talk About It?, Where Damage Isn't Already Done, Tåget) ou donné un morceau à un fanzine tiré à… dix exemplaires. The Radio Dept. est donc prolifique mais sa distribution, aléatoire. Salué dans l’Hexagone à la sortie de son coup d’essai, Lesser Matters (2003), le suivant (Pet Grief, 2006) fut absent des radars, à peine défendu sur scène et joliment snobé dans cette rétrospective (ne serait-ce The Worst Taste In Music). Pourtant, la même année, Sofia Coppola offre à ces éternels discrets d’atteindre le phénix de leur relative popularité, en berçant sa Marie-Antoinette avec trois de leurs morceaux, dont Pulling Our Weight, songe à la mécanique chancelante. Quoi qu’il en soit, ce florilège permet de mettre définitivement les choses au point, et ne laisse plus place au doute : il n’y a pas de formule The Radio Dept., mais plusieurs secrets formant un ensemble étonnamment cohérent : un amour de la reprise éclatante, un fatras d’influences parfaitement digérées, un travail perpétuel sur la matière sonore. Une facilité sidérante à composer des vignettes sans paroles et ouvertes à tous les vents, et un discours politique bien plus fin que le tout-venant contestataire (Freddie And The Trojan Horse ou The New Improved Hypocrisy auront, on l’espère, sifflé aux oreilles de l’actuel gouvernement suédois).
Mais avant tout, il y a ce son immédiatement identifiable parfois capté dans les Möllan Studios – et plus souvent entre le lit et le placard de Duncanson. Car ce leader têtu et obstiné a toujours refusé de faire appel à un producteur, qu’il préfère comparer à “un styliste qui te dit comment t’habiller. Et si tu ne sais même pas te fringuer tout seul…” Et c’est aussi cette manière d’envelopper l’auditeur sous des couches de guitares, d’étouffer les échos de batteries et son voile vocal délicat qui a fait la douce force du groupe. Citons pour l’exemple We Would Fall Against The Tide, mariage rêvé de six cordes stratosphériques et de rythmes mécaniques. On retrouve ces guitares sales et brumeuses sur Where Damage Isn’t Already Done, sans parler des délicieux larsens de Why Won't You Talk About It?. Mais loin du shoegazing originel, la formation scandinave signe aussi des embardées punk rock saturées (Liebling) ou des virgules acoustiques, à l’instar de la ravissante Annie Laurie, blottie au fin fond d’une église, un micro planqué sous le prie-Dieu. Une chanson qui démontre entre autres que The Radio Dept. ne confond jamais pédales d’effets et effets de manche, et sait aussi dessaper ses mélodies pour rivaliser avec The Go-Betweens. Des Australiens que les Suédois adulent, offrant même une version ouatée de Bachelor Kisses à I Godan Ro, l’heureux fanzine évoqué ci-dessus. Au rayon reprise, All About Our Love de Sade vaut également son pesant d’or – tout en conservant son parfum eighties, la version est moins languide, et JJ n’est plus très loin.
The Radio Dept. - All About Our Love
Alors, qu’importe si la bassiste Lisa Carlberg et le batteur Per Blomgren mettent les bouts. Duncanson et Martin Larsson recrutent Daniel Tjäder et poursuivent dans cette voie synthétique. Si Lesser Matters contenait déjà son lot de petites pièces digitales (1995, Strange Things Will Happen, Slottet #2), The Worst Taste In Music et What You Sell placent dignement la formation aux côtés de leurs compatriotes The Embassy, Le Sport ou The Tough Alliance – option electropop rétrovisionnaire. Cependant, lorsque le quotidien britannique The Guardian met The Radio Dept. dans le même panier que les joyeux couillons de I’m From Barcelona, la coupe est pleine : le trio se désolidarise d’une prétendue scène suédoise, accuse son label Labrador d’avoir la rage et signe We Made The Team, concentré de cynisme vachard (“As long as we get laid/And paid/I guess you could say/We made the team”). Ironie de l’histoire, l’indispensable compilation Labrador Is 100 – A Complete History Of Popular Music (2007) s’achève sur ce single au groove orageux préfigurant les riddims stephanois de Never Follow Suit. Ailleurs, les lourdes basses en écho de The One témoignent d’un nouvel amour du dub. Et du hip hop aussi, le temps de David bien sûr, ou Slottet, qui provoque un malaise étrange (ces pleurs enfantins). Non, pas besoin d’un producteur quand on a de telles idées. D’autant que ce travail sur le son est peut-être le meilleur joker de la formation – doté d’un brin de voix aussi séduisant que faiblard, Duncanson excelle aussi dans les vignettes instrumentales. Citons alors la rareté Mad About The Boy (rien à voir avec Dinah Washington) ou The Idle Urban Contemporaries, qui débute comme du KLF avant de se transformer en une odyssée sur violons synthétiques. Samples (Thurston Moore ouvrant Heaven’s On Fire) et fields recordings (voitures, train, gazouillis d’oiseaux) s’invitent également dans ces vignettes oniriques.
The Radio Dept. - Mad About The Boy
Alors, comme tout grand groupe qui se respecte, impossible de catégoriser The Radio Dept., mais on peut déjà ressentir son influence occulte, de Washed Out à Memory Tapes – cette scène bourgeonnante et novatrice partage avec les Scandinaves les mêmes rythmiques digitales, les mêmes voix éthérées, les mêmes influences chopées dans le lo-fi, la dreampop, le shoegazing ou la pop synthétique. De là à dire que ces derniers sont voués au statut de formation culte qui sera redécouverte bien trop tard, il n’y a qu’un pas… À l’heure de boucler cette chronique, me revient alors cette sentence un brin snob de Duncanson, balancée sur le site web de la revue pop moderne : “Mais si tout le monde en parle, pourquoi devrais-je m’y intéresser ?” Pour l’instant, The Radio Dept. vit dans un relatif anonymat… Raison de plus pour vouloir faire connaissance.