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Entrevue - 29/10/09 de The Pastels

interviews
Capitaine d’une des plus belles embarcations de l’indie pop depuis bientôt trente ans, Stephen McRobbie revient sur l’histoire de son groupe. Un chemin glorieux où l’artisanat, l’honnêteté et le sens du détail ont toujours prédominé par rapport à la moindre ambition carriériste, le rendant encore plus précieux. Car dans la maison Pastels, modestie et génie marchent main dans la main. Géographie d’un mythe sous la forme d’une interview rétrospective. [Article introductif Renaud Sachet – Interview Étienne Greib].

Secret music. La musique des Pastels possède cet élément magique qui ralentit le temps. Son tempo forcément en dessous de la moyenne libère cet espace qui rend les mélodies légères, gazeuses, quasiment atmosphériques et accentue la volupté des voix portées vers les graves, subsoniques. Les textes à la poésie discrète et moderne peuvent finir d’asseoir ces moments de grâce, emmenés par des suites d’accords définitivement signés. S’il est dans un premier temps difficile d’appréhender dans l’œuvre labyrinthe des Pastels une cohérence, des débuts noisy pop (1982-89), de la période bricolage et expériences (1989-92), à la refondation d’une musique pop rêveuse ultra contemporaine dans ses irrigations (electro, jazz) et ses structures plus complexes qu'il n'y paraît (à débusquer dans leur diptyque Mobile Safari (1994) et Illumination (1997), jusqu'au nouvel album), les constantes à l'œuvre deviennent évidentes : un souci d’appréhender le temps, de le vivre intensément, de parfois s’y perdre, de recommencer, d’échouer, de retenter, de laisser leur musique s’enrichir de couleurs nouvelles par de multiples collaborations (de Jad Fair aux Tenniscoats, d’Al Larsen à Bill Wells).

Quel groupe dans le paysage actuel aurait-il pris la décision d'apprendre à jouer en partant de zéro comme l’ont fait Aggi Wright à la basse et Katrina Mitchell à la batterie à l'orée des années 90 ? C’est aussi dans une opposition discrète à notre époque pressée, sans mémoire, ultralibérale dans sa façon d’appréhender la musique comme une compétition (la chanson The Hits Hurt) que les Pastels révèlent une sorte de socialisme proche de celui de Robert Wyatt, apaisé et pacifique, relayé par et fondé sur un réseau – idée comprise et mise en place bien avant l’avènement d’internet, à l’époque de Pastelism et des échanges épistolaires – et un rapport jamais condescendant à l'auditeur, au fan, anoblis. C'est enfin rester à l'écoute insatiable de la musique de leurs contemporains – Stephen McRobbie n'est-il pas ce disquaire du magasin idéal, Monorail, phare éclairant les musiques du monde ? –, rester ouvert à leur époque, évoluer sûrement dans la découverte de leur personnalité musicale, chercher la musicalité dans l’échange avec l’autre, dans leur dialogue constant garçon-fille, dans un échange avec l'Histoire chargée de leur ville natale, Glasgow, début et fin de leur géographie.

Plutôt que de chercher à briller seul au firmament, ce groupe précieux parmi les précieux préfère toujours construire son œuvre tranquillement, et s’inscrire dans une généalogie discrète et élégante : petits-enfants du Velvet Underground et des Modern Lovers, enfants des Swell Maps et d'Orange Juice, frères des Vaselines et de Jesus And Mary Chain, cousins de Beat Happening, My Bloody Valentine et Galaxie 500, amis de Stereolab, Saint Etienne et Silver Jews, oncles de Belle And Sebastian, Franz Ferdinand et To Rococo Rot, parents adoptifs des Crystal Stilts… Le grand corpus de nos musiques secrètes.


> Suck On
(1988)*
Stephen McRobbie : Quand j’étais lycéen, il y avait tous ces grands disques qui paraissaient sur le label Rough Trade, en particulier ceux de Swell Maps. J’écoutais déjà les Buzzcocks et The Modern Lovers, mais je découvrais là des propositions neuves et excitantes. Pour les Pastels, j’ai cherché un nom à la fois léger et évocateur. Le groupe a réellement commencé lorsque j’ai rencontré Brian (ndlr. alors colocataire d’Alan Horne, cofondateur du label Postcard), un guitariste qui savait bien mieux jouer que moi. (Sourire.) Et puis, c’était la grande époque des fanzines… En tant que banlieusard, j’ai senti qu’il y avait là une communauté d’esprit dont je voulais absolument faire partie. Des personnes comme Bob Stanley (ndlr. futur Saint Etienne) écrivaient des articles plus intéressants que dans le NME. Rapidement, nous avons compris que nous appartenions à cette culture émergente. À la sortie des 45 tours Something Going On (1983) et Million Tears (1984) sur Creation, on s’est très vite retrouvé en dehors de toute classification. Nous étions à Glasgow ce que The Fall est à Manchester, un groupe pour lequel j’ai un immense respect, malgré nos différences de style et de productivité. Progressivement, j’ai rencontré des musiciens qui gravitaient autour de la scène de Glasgow : Bobby Gillespie, les frères Reid, Norman Blake (ndlr. futur Teenage Fanclub). Pour la faire vivre, j’ai voulu la documenter avec le label 53rd & 3rd Records. C’était une démarche très spontanée, motivée par la présence de toutes ces formations : Shop Assistants, The Boy Hairdressers, BMX Bandits, The Vaselines, etc. À l’inverse de nos prédécesseurs, comme Orange Juice parti à Londres, nous avons décidé de ne pas commettre la même erreur et de créer une scène locale. À travers notre musique, je voulais restituer l’émotion, la magie et la puissance de certains sentiments enfantins, par opposition à toutes ces poses machistes du rock et au cynisme des adultes. À Glasgow, on ne nous prenait pas au sérieux, ce qui a largement renforcé notre démarche : “Vous ne nous aimez pas ? Allez vous faire foutre !” Nous étions des morveux, trop jeunes pour avoir vécu le punk, mais la musique était redevenue atroce. Nous nous devions de changer tout ça, sans savoir où on allait.

> Up For A Bit With The Pastels (1987)
Un disque plutôt ambitieux, fait par des amateurs. Car nous étions vraiment des amateurs. Ce n’était pas de la pose, nous essayions simplement de faire au mieux avec nos propres limites. Quand on a enregistré Up For A Bit…, nous étions conscients que certains groupes nous imitaient et avons pris la décision de faire produire le disque par John A. Rivers, en partie parce qu’il avait collaboré avec les Swell Maps. Contrairement à ces derniers, qui étaient d’excellents musiciens, très aventureux, John a mis ce sens de l’expérimentation dans la production et contourné ainsi le problème de nos limites. D’où ce son assez sauvage. Auparavant, nous avions enregistré le maxi Truck Train Tractor (1986), qui était volontairement plus agressif pour se distinguer des autres formations, trop douces ou proprettes. Up For A Bit… est un disque étrange, il ressemble davantage à un second Lp qu’à un premier. Avec le recul, j’en suis très content. L’actuel revival C86 ? C’était inévitable, je comprends que les gens aient besoin de s’inspirer du passé. Nous le faisons bien avec le Velvet Underground. Mais je n’ai jamais cautionné le mouvement twee pop. Le simple fait qu’on a pu y être associé est probablement le plus grand malentendu de l’histoire des Pastels.

> Sittin’ Pretty (1989)
Un album sous-estimé, très rock, qui marque aussi la fin de la première période du groupe. Nothing To Be Done et quelques autres titres sont d’excellentes chansons. Brian a eu le champ libre pour les guitares, s’inspirant de ses héros Robert Quine (The Voidoids) et Johnny Thunders. Si Up For A Bit… montrait nos limites, Sittin’ Pretty démontre nos progrès. Bien sûr, si on le compare avec ce que faisait Sonic Youth ou My Bloody Valentine à l’époque…

> Truckload Of Trouble (1994)
Beaucoup de gens ne savaient pas qui nous étions, d’où l’idée de cette compilation à la fois rétrospective et prospective. Laurence Bell de Domino trouvait l’idée fantastique et il reste le disque préféré d’une majorité de fans. David Keegan (ndlr. ex-Shop Assistants) et Katrina Mitchell (nldr. Melody Dog) ont rejoint le groupe, et c’est redevenu très positif. On a passé du temps sur le mastering, et je crois que ça en fait un très bon document. Les singles que nous sortions à l’époque n’étaient pas des récréations, nous prenions cela très au sérieux, surtout ceux avec Jad Fair, qui a une identité si forte qu’on s’est mis dans la peau d’un backing band, même si un titre comme Dark Side Of Your World est une vraie collaboration. Nous avons su saisir l’opportunité de travailler avec des personnes que nous admirons, comme les Tenniscoats aujourd’hui.

> Mobile Safari (1995)
C’est quasiment plus un premier album qu’Up For A Bit… ! Katrina et Aggi ne jouaient pas de leurs instruments respectifs depuis longtemps, mais il y avait un très bon état d’esprit pendant l’enregistrement. C’était très excitant et je suis très fier du résultat. Nous avions conscience que nous existions depuis longtemps, et il était important que nous ne nous répétions pas. À l’époque, Domino n’avait pas encore ces groupes énormes comme Franz Ferdinand ou Arctic Monkeys. Leurs formations phares s’appelaient Sebadoh, Pavement, Palace. Donc la seule pression venait de nous-mêmes. Même s’il ne sonne pas toujours très bien, Mobile Safari est un disque plein d’une nouvelle sève.

> Illumination (1997)
Nous voulions réduire notre son, faire une musique plus calme et moins bruyante. Des titres comme The Viaduct nous ont montré le chemin que nous allions emprunter. Les chansons sont plus réussies que si on les avait enregistrées à l’époque de Mobile Safari. Je suis particulièrement fier de certaines.

> The Last Great Wilderness (2003)
La transition s’est faite sans peine entre les deux albums, de manière totalement naturelle, car nous nous sentions plus libres. C’est dur de garder la même énergie et le même tranchant, contrairement à The Fall. Notre colère est devenue plus calme et réfléchie, alors nous avons inventé une nouvelle manière de faire, plus libre, à la manière des musiciens de jazz comme Charles Mingus. Je pensais aussi à Jean-Luc Godard qui, dans ses films des années 80, a su introduire la lenteur. Au fil du temps, notre musique est devenue plus sombre, plus profonde et moins agressive. Ce qui me manque parfois un peu, j’avoue… (Rires.) J’imagine que nous changerons encore à l’avenir.

> Two Sunsets (2009)
Parfois, la pression devient si forte et ralentit les choses au point qu’on n’avance plus. Dans ce cas, il faut donc déclencher un processus créatif, et collaborer avec des personnes qu’on admire peut être ce déclencheur. Nous ne connaissions pas bien les membres de Tenniscoats, mais ils jouaient dans Maher Shalal Hash Baz dont j’ai publié certains enregistrements sur Geographic. Il y a beaucoup d’espace autour et entre les choses. Two Sunsets restranscrit bien l’atmosphère qui y régnait. Nous étions alors en train d’enregistrer un “vrai” album des Pastels qui sortira finalement l’an prochain, mais il nous manquait encore deux ou trois chansons. Suis-je une légende ? Je trouve que c’est un peu condescendant comme appellation. Je suis toujours content quand nous récoltons de mauvaises chroniques, cela veut dire que nous dérangeons encore certaines personnes. Ça me chagrinerait au plus haut point si nous étions complètement acceptés.

*La compilation Suck On n’apparaît pas dans l’ordre chronologique puisqu’elle documente les débuts du groupe, en particulier les singles édités avant la sortie du premier album, Up For A Bit With The Pastels.
Article Renaud Sachet – Interview Étienne Greib
MAGIC RPM  #136


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