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Brillants exécuteurs testamentaires d’une noisy pop à la fois mélodique et abrasive, les New-Yorkais de The Pains Of Being Pure At Heart ont digéré le succès inattendu et presque démesuré de leur premier album. Avec la fraîcheur encore préservée de ses vingt printemps, leur leader Kip Berman assume sans complexe ni ostentation ses liens de filiation artistiques avec ses glorieux aînés. [Interview Matthieu Grunfel].


Depuis la sortie de votre premier album, tout le monde a souligné les nombreuses ressemblances avec les groupes de Sarah Records ou de la génération C86. Comment se fait-il que de jeunes New-Yorkais soient à ce point imprégnés d’influences britanniques vieilles de vingt ans ?

En réalité, ces influences font partie de notre culture musicale depuis l’adolescence, mais ce ne sont ni les seules, ni forcément les plus importantes. Nous n’avons jamais été des fans exclusifs de tel groupe ou de tel courant musical. En revanche, nous avons toujours été des passionnés de musique. Dès que j’entends une chanson qui me plaît, j’ai envie d’en savoir plus. C’est en remontant l’arbre généalogique des artistes contemporains plus accessibles que nous sommes tombés amoureux de toute cette scène anglaise.

Vous étiez donc fans avant de devenir musiciens ?

Les deux choses sont indissociables, mais c’est vrai que notre amitié est d’abord née par les échanges et les discussions sur la musique, avant même que nous ne décidions d’écrire des chansons. La naissance du groupe et le parcours de chacun de ses membres est finalement assez banal : nous nous ennuyions dans notre banlieue et nous nous sommes rencontrés dans des clubs ou des bars près de chez nous autour d’une passion commune pour le punk et le hardcore. C’est là que nous avons découvert la plupart des artistes qui nous servent de référence aujourd’hui, qu’ils soient anglais ou américains. Mais nous étions trop bien élevés et timides pour devenir des vrais punks : lorsque nous traînions jusqu’à 3 heures du matin pour causer d’anarchie, nous buvions davantage de milk shakes que de bière et nous laissions toujours un pourboire. (Rires.) Je pense que nos goûts sont à un peu à notre image. J’ai toujours été attiré par le mélange entre le bruit et les mélodies, entre le chaos et le romantisme, aussi bien chez Nirvana ou Sonic Youth que chez Teenage Fanclub ou The Field Mice.

Puisque tu évoques The Field Mice, je suppose que This Love Is Fucking Right!, une chanson du premier album, est une allusion directe… à This Love Is Not Wrong (ndlr. un titre de l’album Snowball, 1990) ?

Oui, bien vu ! Impossible de ne pas revendiquer cette influence : elle est tellement évidente. J’adore cette chanson. Sans tomber dans le plagiat, nous voulions simplement leur écrire une petite lettre d’amour, ou leur faire un gros clin d’œil. En même temps, nous voulions ajouter une tonalité un peu plus positive. D’où le petit changement dans le titre. (Sourire.)

En dehors de ces ressemblances strictement musicales, vous sentez-vous plus globalement en affinité avec l’idéologie indie pop de cette période : la revendication d’autonomie à l’égard de l’industrie musicale, le rejet des valeurs machistes dominantes ?

Oui, absolument. J’ai toujours joué dans des groupes mixtes, et nous avons toujours travaillé avec de petites structures, plus souples et plus humaines. À mes yeux, l’esprit de l’indie pop est avant tout un prolongement du punk, au-delà d’un contexte politique ou idéologique particulier. J’ai toujours pensé qu’il y avait des liens de filiation directs entre Sarah Records et toute la scène du début des années 80. Plus jeune, la leçon essentielle que j’ai retenue de tous ces groupes c’est que la spontanéité compte davantage que les compétences techniques. En les écoutant, je me suis rendu compte qu’il n’y a pas besoin d’être un super génie ou un virtuose pour écrire de bonnes chansons et les enregistrer à partir du moment où ce que tu exprimes est sincère et vrai.

Dans ces conditions, comment avez-vous réagi au succès du premier album ?

C’est arrivé de manière très soudaine et totalement inattendue. Toutes ces réactions positives sont évidemment très flatteuses et très agréables, mais elles n’ont pas fondamentalement transformé le fonctionnement du groupe. Nous nous connaissons tous les quatre depuis pas mal de temps en tant qu’amis. Kurt Feldman, le batteur, était mon colocataire avant que je ne le convainque de remplacer la boîte à rythmes pourrie que j’utilisais. (Sourire.) Pour le moment, nous sommes parvenus à conserver une certaine forme d’amateurisme, au sens positif du terme : l’essentiel reste de s’amuser ensemble.

SUPPORT IDÉAL

Est-ce pour cette raison que vous avez décidé de sortir dès maintenant le maxi Higher Than The Stars, sans attendre que le second album soit près ?

Exactement. Nous disposions de quelques jours de liberté cet été, entre deux tournées. Nous avions quatre nouveaux morceaux près à être enregistrés. Plutôt que de les laisser de côté jusqu’à l’année prochaine, nous avons préféré en faire un Ep, même si le potentiel commercial est toujours plus limité pour ce genre de format. Nous avons tout bouclé en deux ou trois jours, dans le studio d’un ami. Nous avions très envie d’expérimenter de nouveaux climats musicaux, de mettre les mélodies plus en avant par rapport aux guitares. C’est aussi une forme d’hommage un peu nostalgique à cette époque où le 45 tours était le support idéal pour la pop.

Comment avez-vous choisi de confier le remix à Saint Etienne ?

C’est un autre de mes groupes préférés. Déjà, parce qu’ils ont enregistré une reprise géniale de The Field Mice (ndlr. Kiss And Make Up) ! (Rires.) Et puis nous avions vraiment envie de pousser jusqu’au bout une certaine rupture avec les guitares saturées, d’aller plus loin dans cette recherche de nouvelles atmosphères, plus apaisées. Et puis, sérieusement, c’est vraiment le groupe electro pop que tous les fans de musique indépendante préfèrent. Une référence absolue. C’est un grand honneur qu’ils aient accepté la proposition.

De manière plus générale, vous avez eu l’occasion au cours des derniers mois de faire connaissance avec quelques-unes de vos idoles : quelles ont été les rencontres les plus mémorables ?

Franchement, l’ensemble de la tournée au Royaume-Uni s’est déroulé comme dans un rêve. Le simple fait de jouer en première partie de The Wedding Present et de côtoyer David Gedge nous intimidait déjà beaucoup. Mais ça s’est tout de suite très bien passé, et le public a parfaitement réagi. Quand nous nous sommes baladés dans les rues de Glasgow ou de Manchester, c’était complètement irréel. Nous avions l’impression de nous promener dans un film, de traverser l’écran pour plonger dans une scène de 24 Hours Party People ! Et puis quasiment chaque semaine, j’avais l’impression d’assouvir un fantasme adolescent : rencontrer Stephen McRobbie des Pastels dans son magasin de disques à Glasgow, discuter avec Amelia Fletcher de Tallulah Gosh ou avec Clare Wadd, la cofondatrice de Sarah Records. Là, je n’ai pas pu résister : je lui ai demandé deux autographes, un pour moi, et un pour Kurt qui n’était pas là. C’est dire à quel point nous sommes restés des nerds absolus ! (Rires.) C’est toujours désagréable de s’apercevoir que quelqu’un que tu admires est un connard dans la réalité. Mais là, pas du tout : on a vraiment ressenti une grande communauté d’esprit avec eux. Le fait d’être reconnu par ces gens là, d’être adoubé par des musiciens fabuleux c’est encore plus gratifiant que de vendre des milliers d’albums.

Est-ce que, au-delà des générations, cet esprit indie pop qui vous unit ne tient pas essentiellement à l’expression de ces fantasmes adolescents dont tu parlais à l’instant ou à une certaine forme d’innocence perdue ?

Si, certainement. Je préfère d’ailleurs que l’on parle d’innocence plutôt que de naïveté, un terme qui me semble plus réducteur et péjoratif. Je n’aime pas les chansons trop univoques, celles qui seraient uniquement tristes ou entièrement joyeuses. En tous cas, les nôtres évoquent très clairement cette forme d’ambivalence ou de contraste caractéristique de l’adolescence : les révoltes que l’on ne pousse jamais jusqu’au bout parce que l’on continue à aller à l’école tout en gravant des symboles anarchistes sur le bureau ; les premières amours qui te rendent à la fois euphorique et désespéré. Ce sont des sentiments très forts et très riches pour l’inspiration. En tous cas, quand il s’agit d’écrire une pop song.

Finalement, quelle serait ta définition de la perfection en la matière ?

C’est impossible à définir, évidemment. Si je maîtrisais la recette, j’en écrirai plus souvent (Rires.) Quel que soit le genre, et on peut entendre de très grandes chansons pop aussi bien dans le domaine du rock que dans celui du R&B, il faut qu’il y ait un ingrédient ineffable, des éléments suffisamment accrocheurs pour qu’ils vous procurent une envie irrépressible de réécouter le même titre encore et encore. Quelque chose de très personnel qui pousse à l’identification, au contraire de tous ces groupes qui finissent par ne parler de rien à force de chercher à évoquer des thèmes vaguement universels. Personnellement, j’ai tendance à penser que, de manière paradoxale, la pop song parfaite doit rester imparfaite. L’exemple type serait Nothing To Be Done des Pastels : il y a quelque chose de légèrement tordu dans ce duo amoureux qui demeure fascinant et mystérieux, même après plusieurs dizaines d’écoute.
Matthieu Grunfeld
MAGIC RPM  #137


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