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The Devil, You+Me de The Notwist

chronique d'album

Que faire lorsque vous vous fendez d’un chef-d’œuvre au détour d’une carrière déjà entamée ? At The Drive-In a explosé comme un lapin en plein vol (copyright Thierry Roland) après Relationship Of Command (2000). Certains affirment que Grandaddy, Radiohead, Mercury Rev, Sparklehorse ou The Flaming Lips auraient mieux fait d’arrêter les frais après The Sophtware Slump (2000), Kid A (2000), Deserter’s Songs (1998), It’s A Wonderful Life (2001) ou The Soft Bulletin (1999). Quid de The Notwist après Neon Golden (2002) ? Un album et dix refrains tragiquement enchanteurs où l’épure confinait au génie. Où l’électronique épousait l’organique avec une pertinence rarement atteinte. Où le moindre mot, la moindre note, le moindre soupir atone sonnaient telle l'évidence. Ce disque, c’était comme remporter la Premier League, la Ligue des champions, la Coupe du monde et le Ballon d’or lors d’une seule et même saison. Que reste-t-il à espérer le jour d’après ? Au mieux, l’ordinaire ; au pire, la déchéance.

Les Allemands ont habilement contourné la première hypothèse en s’associant aux sombres gaillards hip hop et novateurs de Themselves pour l’excellent projet 13&God, il y a trois ans. Une échappatoire qui leur permet aujourd’hui de toiser la déchéance  avec aisance. Car The Devil, You + Me n’est pas du tout un ersatz du sommet précédent, encore mois son antithèse improbable. Non, les onze titres présentés ici propagent la même sinistrose merveilleuse que ses devancières, mais d’une manière différente. Si l’électronique tient encore une belle place dans les compositions du quatuor (les cliquetis sonores en hachette et les beats giflés de Where In This World et On Planet Off, comme des réminiscences de Neon Golden) , les guitares cristallines se font souvent reines de mélodies tourbillonnantes et de crescendos hypnotiques qui tranchent avec les formats habituels.

Good Lies, Gravity et surtout Boneless  font ainsi figure de sommets pop déviants et déchirants, qui obsèdent l’âme comme les équivalents musicaux et émotionnels d’une persistance rétinienne. Quant à l’acoustique de Gloomy Planets, The Devil, You + Me et Gone Gone Gone, elle se déploie avec pureté et se trouve magnifiée par cette voix défaitiste d’une puissance affective déroutante, apte à dispenser la même froideur charnelle avec une implacable linéarité. Après avoir caressé une certaine perfection, The Notwist a donc attendu la bonne heure et la belle inspiration pour se parer de nouveaux oripeaux et réinvestir ces territoires harmoniques arides où l’horizon se scrute avec une mélancolie suffocante. On avait oublié une troisième voie : lorsque vous avez tout gagné, vous pouvez encore doubler la mise.

Jean-François Le Puil
MAGIC RPM  #120


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