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Entrevue - 20/05/10 de The National

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En dix ans, The National s’est progressivement imposé comme l’un des groupes les plus aimés et respectés de la scène américaine, avec des disques habités et ambitieux, des concerts proprement scotchants et un carnet d’adresses achalandé comme un dictionnaire de la pop moderne. Aujourd’hui au sommet de son art, le quintette new-yorkais publie High Violet, extraordinaire cinquième album qui devrait gentiment assassiner la concurrence. Rencontre au long cours avec de parfaits gentlemen, détendus et obsessionnels. [Interview Vincent Théval].

C’est grosso modo le premier jour du printemps à Paris, The National vient à peine de terminer l’enregistrement marathon de son cinquième album, mais plutôt que de prendre un peu l’air et le soleil, Matt Berninger et Aaron Dessner se sont portés volontaires pour passer deux jours enfermés dans les bureaux de leur label. Confinés dans un cagibi aveugle à peine assez grand pour contenir un petit canapé, une table basse et deux chaises, les deux hommes rencontrent la presse et parlent de High Violet. Et parlent encore. Et encore. On a rarement rencontré artistes aussi affables, drôles, concernés et… bavards. Il y a beaucoup à dire, c’est vrai : sur le parcours exceptionnel d’un groupe qui s’est imposé en dix ans comme l’un des plus passionnants de la scène rock américaine, avec des albums à la fois rugueux, sombres et discrètement sophistiqués ; sur cette jeune génération lettrée et ambitieuse qui a éclairé la dernière décennie ; sur un nouvel album absolument sublime, peut-être le meilleur et le plus abouti enregistré à ce jour par The National. High Violet porte à un point d’incandescence rare un alliage rare et précieux, mélange d’intensité romantique et de recherches soniques délicates. La première écoute ne laisse deviner rien d’autre qu’un excellent nouvel album de The National. Les suivantes dévoilent la sophistication stupéfiante des arrangements, un travail passionnant sur les chœurs et les cuivres qui propulsent les chansons du groupe dans une autre dimension. Matt Berninger (parolier et chanteur baryton le plus classe du circuit) et Aaron Dessner (bassiste et musicien stakhanoviste, jumeau de Bryce) sont plutôt contents du résultat. Suffisamment pour en parler longuement et avec enthousiasme quand on les enferme dans un cagibi.

Comment vous sentez-vous, à quelques semaines de la sortie de High Violet ?
Matt Berninger : Je crois qu’on est soulagés de l’avoir fini sans tout gâcher. Cela a pris du temps de trouver la bonne alchimie, la magie. Là on est surtout fatigués, parce qu’on vient juste de le finir il y a deux semaines et qu’on a enchainé sur quelques concerts, sans avoir eu la possibilité encore de se détendre et de l’écouter attentivement. Mais je crois qu’on est tous très satisfaits du résultat.
Aaron Dessner : D’habitude, c’est toujours difficile d’écouter un album qu’on vient de terminer. Mais là, je peux déjà l’apprécier. On a enregistré à la maison et on a pu faire très précisément ce qu’on avait en tête. Tout s’est agencé parfaitement en bout de course.

Vous aviez donc une idée précise de ce que vous vouliez faire avant de commencer ? Est-ce que ça a été l’objet de conversations entre vous ?
MB : On ne discute pas beaucoup de plans, d’idées ou de visions. Au tout début, on s’était juste mis d’accord pour faire un disque pop et fun. De fait, certains éléments du disque le sont davantage que par le passé, mais il y a aussi des choses très sombres… A chaque fois qu’on a essayé d’établir un plan, ça ne s’est jamais passé comme on l’avait prévu. Comme on a construit un studio dans le garage d’Aaron, lui et son frère étaient toujours dans le coin à travailler sur des petits bouts de musique, des esquisses de chansons. Les idées changeaient, évoluaient, produisaient elles-mêmes d’autres idées. Il y avait beaucoup de matériel, beaucoup d’activité mais pas forcément une direction très précise, jusqu’aux derniers mois où tout a commencé à prendre forme, à devenir un album.

Avoir son propre studio libère des contraintes de délais. Comment gérez vous le temps, dans ces conditions ?
AD : On commence par enregistrer des idées de musique. Comme on a effectivement notre propre studio, les maquettes sont d’emblée plus développées et abouties. Bryce et moi avons écrit pas mal de musique et avons tout envoyé à Matt, qui a choisi celles qu’il préférait et qui l’inspiraient. Après, on a commencé à les travailler en studio, avec Bryan, le batteur. Et si ces morceaux commencent à prendre une forme satisfaisante, alors on enregistre vraiment. Parfois, on garde les premières versions. Par exemple, la première chanson sur l’album (Terrible Love) est la maquette. Mais pour nous, c’est important d’avoir une deadline, sinon on peut continuer indéfiniment. Bryce et moi travaillons tout le temps, sans relâche. C’est une bonne chose, car on essaie un peu tout. Pour chaque chanson, Bryan a testé au moins deux jeux de batterie différents pour trouver le bon truc. Ce n’est pas qu’on cherche à atteindre la perfection, la chanson pop ultime, mais plutôt à trouver ce qui est le plus juste et satisfaisant pour nous. Et ça prend du temps. High Violet nous a pris environ une année. Boxer avait pris plus de temps encore. A un moment, nous avions du faire un break, ce qui ne s’est pas produit là. Mais à la fin, on est vraiment épuisé, mentalement, parce qu’on a pensé à ça pendant un an, toute notre vie a tourné autour de ça et puis tout d’un coup c’est fait. Et tu veux juste aller dormir pendant un an. (rires)

A la fin, est-ce que vous avez plusieurs versions de chaque chanson ou vous effacez les différentes étapes ou versions au fur et à mesure ?
MB : On fait plein de versions différentes des chansons et en général on sait quand elles ne sont pas finies. Parfois on se rapproche de ce qu’on veut mais parfois on s’en éloigne et il faut revenir en arrière. On fait toujours ça : il y a toujours un moment où les chansons deviennent moins bonnes. Mais comme on avait trop de matériel et qu’on savait qu’en bout de course il faudrait faire des choix, on a voulu pousser chaque chanson au maximum, essayer des choses qui les rendaient meilleures et parfois moins bonnes. Mais on ne le sait pas tant qu’on n’a pas essayé. Donc on passe toujours par une phase où on est très excités par les chansons puis une autre où on les déteste et il faut retourner en arrière. Il y a une chanson dont on a conservé 116 versions différentes. Aucune d’elles ne fonctionnait, on le savait. Jusqu’à la cent seizième. Donc on n’arrête pas de travailler une chanson jusqu’à atteindre ce point d’équilibre magique où on sait qu’elle est terminée.

Un album de versions alternatives serait assez passionnant à écouter.
MB : Oui, un triple album avec les cent seize versions de cette chanson ! (rires) Je ne sais pas si ce serait intéressant. Pour les quelques chansons qui existent dans des versions complètement différentes, oui. Mais en même temps, on n’est pas forcément emballés à l’idée de sortir des versions de chansons qu’on ne juge pas abouties. Mais on conserve tout en archive.

MAGIC RPM  #142


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