L’histoire
est parfois si injuste. Le dénommé Ray Davies pourrait sans doute écrire une
thèse à ce sujet. Bien sûr, son groupe, The Kinks – un quatuor complété par son
frère Dave et la section rythmique Pete Quaife et Mick Avory –, a
toujours droit à quelques lignes dans les anthologies qui s’ingénient à explorer
les années 60, mais il est la plupart du temps expédié en quelques lignes
lorsque tout un chapitre devrait lui être consacré. Trop souvent limité au rôle
d’inventeur-malgré-lui du heavy metal – pour ces riffs de guitare passés à la
moulinette de la pédale fuzz, recette de premiers singles implacables et
nerveux, You Really Got Me et autres All Day And All Of The Night –, cet
échalas à l’humour pince-sans-rire est en fait l’un des auteurs-compositeurs
les plus doués, caustiques, inventifs et influents (nous y reviendrons) que la
Prude Albion ait enfanté. Mais l’homme semble condamné depuis longtemps à
rester dans l’ombre des ses contemporains, qu’ils soient britanniques ou
Américains (une liste de noms est ici superflue) et doit se contenter
d’accessits sympathiques. À moins qu’à la lumière de rééditions savamment
orchestrées – principe aujourd’hui synonyme de grand bol d’air frais, eu égard
à la médiocrité affligeante de la majorité de la production actuelle –, il voit
enfin son statut et son talent réévalués. Heureusement, le hasard fait parfois
bien les choses. Et Sanctuary aussi.
Car, pour étayer à bon escient ces propos que d’aucuns pourraient juger partisans, voilà que ressort Village Green Preservation Society, originellement double album, ici métamorphosé en triple Cd. Bien évidemment, à sa sortie (le 22 novembre 1968), ce disque va connaître un succès public à l’exact opposé de sa qualité artistique, occulté par des concurrents aux titres devenus mythiques : The White Album ou Beggars Banquet. Pourtant, les charts n’avaient aucun secret pour Ray et ses compagnons, eux qui s’étaient payé le luxe de placer (presque) tous leurs singles dans le top 10 anglais, entre août 1964 et le début de l’année 68. Justement, l’aîné des Davies commence en avoir marre de n’être perçu, entre autres par ses managers, que comme un magicien de l’éphémère, un cador du sprint incapable de s’imposer sur une course de fond. Alors, il s’attelle à cette œuvre, sa grande œuvre, même, à tel point qu’il envisage un instant de la réaliser en solo. Un autre événement va influencer ces quinze chansons. En 1965, après une tournée américaine où le quatuor manque d’imploser (les rixes sont monnaie courante sur scène), il se voit interdit de séjour aux États-Unis, éloignant irrémédiablement le songwriter de ses influences rhythm’n’blues, l’incitant à explorer ses racines insulaires. C’est après maints rebondissements (hésitations, volte face, pressions) que Village Green… atterrit dans les bacs, dévoilant un artiste au sommet de son art mélodique et harmonique, fortement marqué par un anglicisme au charme suranné. Il dépeint ici une Grande-Bretagne fantasmée et (presque) révolue, évoque un “village” rêvé, où les traditions résisteraient à une américanisation “rampante” (Davies annonce déjà l’inéluctable), parle de bières pression, de locomotive à vapeur, de confiture et de chats.
Avec les contributions du brillant arrangeur David Whitaker, dont la présence pourrait expliquer les similitudes frappantes entre le somptueux Big Sky et certaines productions de Gainsbourg circa 1967 (auxquelles ledit Whitaker a également collaboré) et Nicky Hopkins (impérial dans le maniement de l’Harpsichord), les chansons défilent comme dans un songe, revêtent les plus beaux atours d’une pop baroque (le morceau titre), se déguisent en rhythm’n’blues pernicieux (Last Of The Steam Powered Trains), en balades forcément bucoliques (Monica). Elles vont aussi devenir une source d’inspiration intarissable pour une ribambelle de groupes de sa Gracieuse Majesté. Damon Albarn a sans doute écouté plus que de raison Wicked Annabella au moment d’imaginer sa résurrection britpop, Supergrass doit connaître Picture Book sous toutes ses coutures et Neil Hannon, tous les recoins de la chanson morceau intitulée Village Green, alors que l’un des guitaristes les plus cultes du rock américain a trouvé son surnom ici présent, grâce à… Johnny Thunder. Mais on tient bien, pourtant, la pierre angulaire d’une scène britannique obsédée par son émancipation, une œuvre passée que l’on jurerait pourtant conçue dans le futur. Dotée de versions stéréo et mono (les deux premiers Cd’s) agrémentées de bonus (dont l’excellent single Days et Mr Songbird, deux morceaux prévus sur le Village Green originel… qui ne devait comporter que douze titres), cette réédition offre un troisième disque bourré de versions alternatives, d’inédits (dont le “fameux” Mick Avory’s Underpants, instrumental salement groovy), de nouveaux mixes et autres sessions radio. Mais peu importe car l’une des plus belles pièces du patrimoine pop vient d’être restaurée. Á nous, désormais, de savoir la préserver.
Car, pour étayer à bon escient ces propos que d’aucuns pourraient juger partisans, voilà que ressort Village Green Preservation Society, originellement double album, ici métamorphosé en triple Cd. Bien évidemment, à sa sortie (le 22 novembre 1968), ce disque va connaître un succès public à l’exact opposé de sa qualité artistique, occulté par des concurrents aux titres devenus mythiques : The White Album ou Beggars Banquet. Pourtant, les charts n’avaient aucun secret pour Ray et ses compagnons, eux qui s’étaient payé le luxe de placer (presque) tous leurs singles dans le top 10 anglais, entre août 1964 et le début de l’année 68. Justement, l’aîné des Davies commence en avoir marre de n’être perçu, entre autres par ses managers, que comme un magicien de l’éphémère, un cador du sprint incapable de s’imposer sur une course de fond. Alors, il s’attelle à cette œuvre, sa grande œuvre, même, à tel point qu’il envisage un instant de la réaliser en solo. Un autre événement va influencer ces quinze chansons. En 1965, après une tournée américaine où le quatuor manque d’imploser (les rixes sont monnaie courante sur scène), il se voit interdit de séjour aux États-Unis, éloignant irrémédiablement le songwriter de ses influences rhythm’n’blues, l’incitant à explorer ses racines insulaires. C’est après maints rebondissements (hésitations, volte face, pressions) que Village Green… atterrit dans les bacs, dévoilant un artiste au sommet de son art mélodique et harmonique, fortement marqué par un anglicisme au charme suranné. Il dépeint ici une Grande-Bretagne fantasmée et (presque) révolue, évoque un “village” rêvé, où les traditions résisteraient à une américanisation “rampante” (Davies annonce déjà l’inéluctable), parle de bières pression, de locomotive à vapeur, de confiture et de chats.
Avec les contributions du brillant arrangeur David Whitaker, dont la présence pourrait expliquer les similitudes frappantes entre le somptueux Big Sky et certaines productions de Gainsbourg circa 1967 (auxquelles ledit Whitaker a également collaboré) et Nicky Hopkins (impérial dans le maniement de l’Harpsichord), les chansons défilent comme dans un songe, revêtent les plus beaux atours d’une pop baroque (le morceau titre), se déguisent en rhythm’n’blues pernicieux (Last Of The Steam Powered Trains), en balades forcément bucoliques (Monica). Elles vont aussi devenir une source d’inspiration intarissable pour une ribambelle de groupes de sa Gracieuse Majesté. Damon Albarn a sans doute écouté plus que de raison Wicked Annabella au moment d’imaginer sa résurrection britpop, Supergrass doit connaître Picture Book sous toutes ses coutures et Neil Hannon, tous les recoins de la chanson morceau intitulée Village Green, alors que l’un des guitaristes les plus cultes du rock américain a trouvé son surnom ici présent, grâce à… Johnny Thunder. Mais on tient bien, pourtant, la pierre angulaire d’une scène britannique obsédée par son émancipation, une œuvre passée que l’on jurerait pourtant conçue dans le futur. Dotée de versions stéréo et mono (les deux premiers Cd’s) agrémentées de bonus (dont l’excellent single Days et Mr Songbird, deux morceaux prévus sur le Village Green originel… qui ne devait comporter que douze titres), cette réédition offre un troisième disque bourré de versions alternatives, d’inédits (dont le “fameux” Mick Avory’s Underpants, instrumental salement groovy), de nouveaux mixes et autres sessions radio. Mais peu importe car l’une des plus belles pièces du patrimoine pop vient d’être restaurée. Á nous, désormais, de savoir la préserver.