Imaginons un instant que l’histoire du rock se soit achevée en 1965. Le nom de The Kinks serait resté associé pour l’éternité à une poignée de singles mémorables, de riffs saturés et furibonds (You Really Got Me, All Day And All Of The Night) ayant précédé, de quelques années et autant de décibels, l’invention du hard rock. Rien qui laisse en tout cas augurer de l’éclosion miraculeuse, au cours des quatre années suivantes, du talent d’écriture subtil et raffiné de celui qui reste encore aujourd’hui l’un plus grands paroliers et l’un des plus fins mélodistes de tous les temps, l’immense Ray Davies. À l’exception de The Village Green Preservation Society (1968), qui a déjà bénéficié d’un relooking luxueux en triple CD lors du quarantième anniversaire de sa sortie, c’est donc l’intégralité des albums publiés au cours de cet âge d’or qui est aujourd’hui rééditée en format “deluxe”, juxtaposant les versions mono et stéréo remasterisées ainsi que quelques enregistrements alternatifs des mêmes titres. Pour qui n’a pas l’oreille ultrasensible aux subtilités des différents mixages, et en dehors des jolis livrets illustrés et de quelques BBC Sessions qui agrémentent judicieusement Something Else (1967), la valeur ajoutée de ces nouveaux packagings reste un peu faiblarde par rapport à ce que permettait déjà d’entendre les rééditions Castle de 1998.
Holiday In Waikiki
Et on pourra, pour la forme, regretter une nouvelle occasion manquée d’offrir aux fans comme aux néophytes une véritable somme exhaustive qui intégrerait aux LP, en suivant la chronologie des passages en studio du groupe, les singles, faces B et autres inédits autrefois regroupés sur The Great Lost Kinks Album (1973) ou, plus récemment, dans la boxset Picture Book (2008). Si l’on s’en tient au contenu, il n’en demeure pas moins que l’on ne peut que s’émerveiller, encore et toujours, en revisitant ces trois monuments insurpassables et longtemps mésestimés de la pop sixties. C’est bien simple : on pourrait chercher en vain chez tous les concurrents contemporains (The Beatles compris) un brelan d’album aussi constants dans l’excellence et dépourvus du moindre titre faible. Tout commence donc avec Face To Face (1966) où, pour la première fois, le quatuor londonien s’efforce de présenter une collection de titres cohérente et non un simple recueil de ses hits. Privés de leur principale source de revenu suite au conflit avec leur manager Larry Page, interdits de séjour aux États-Unis après que de nombreux incidents ont émaillé la tournée de 1965, les frères Davies et leurs acolytes se voient confinés dans leur île natale. Ils s’écartent alors du rhythm’n’blues speedé et américanophile de leur début pour inventer une pop résolument anglocentrée. Entre chronique sociale à l’ironie acerbe (Holiday In Waikiki règle leur compte aux touristes américains incultes, Dandy égratigne les poseurs du Swinging London) et rêveries contemplatives (Sunny Afternoon), Ray Davies esquisse les canons d’une écriture que des générations entières de songwriters, de Paul Weller à Alex Turner en passant par Damon Albarn, déclineront à l’envi. S’inspirant largement des traditions musicales du vaudeville anglais, il les modernise à coup d’instrumentations rock ou plus nettement exotiques. Les drones orientaux de Fancy précèdent ainsi de quelques mois les expérimentations plus pénibles de George Harrison au sitar. Plus abouti encore, Something Else (1967) est sans aucun doute l’un des concurrents les plus sérieux au titre de meilleur album des années 1960.
Two Sisters
En décalage complet avec les tendances de l’époque, Davies s’écarte encore davantage des complaisances lysergiques et des digressions psychédéliques pour siroter son Afternoon Tea en se concentrant sur l’essentiel : l’efficacité des chansons. Dans cette suite de vignettes douces-amères, il abandonne sa position confortable de ricaneur distant pour rentrer en empathie avec ses personnages. De la femme au foyer de Two Sisters au couple d’amoureux de Waterloo Sunset en passant par l’employé modèle de David Watts (futur tube pour The Jam), la gamme de portraits et d’émotions condensées dans des formats toujours restreints de trois minutes n’a jamais été aussi dense et bouleversante. En l’espace d’une chanson, on passe du rire aux larmes avec une grâce infinie. L’étape suivante, sans doute la plus méconnue des trois, est loin d’être la moins passionnante. Composé sur la demande de la chaîne ITV, Arthur (1969) se présente comme un véritable album concept consacré au déclin de l’empire britannique vu au travers des yeux d’un Anglais moyen, immigré en Australie après la Première guerre mondiale. S’inspirant de sa propre histoire familiale, et notamment de son beau-frère, Davies parvient à confectionner un ensemble de tableaux historiques vivants et personnels (Some Mother’s Son, Shangri-La), dépourvus de toute la prétention métaphysique qui rend aujourd’hui à peu près inaudibles les pompeux opéras rock de ses contemporains, Tommy (1969) en tête. À quelques exceptions près (Muswell Hillbillies, 1971), Davies ne renouera plus ensuite que de manière occasionnelle avec l’époustouflante inspiration de ces années bénies. Qu’importe puisqu’il est ici parvenu, mieux que quiconque, à élever le songwriting au rang d’art majeur.
Some Mother's Son