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Sound Affects de The Jam

chronique d'album
Le 15 septembre 1979 est une date charnière dans la vie de Paul Weller. Dans sa vie de songwriter. Ce jour-là, à quelques semaines de la sortie du quatrième album de The Jam (Setting Sons), il est avec The Jam sur les plateaux de BBC2 pour enregistrer live deux morceaux dans le cadre de la défunte émission Something Else. Il partage l’affiche avec un autre groupe, originaire de Manchester, qui a réalisé deux mois plus tôt son premier LP sur le label Factory. À l’aune de Unknown Pleasures, Joy Division est en passe de devenir la référence majeure d’un courant que les observateurs autorisés ont baptisé post-punk, vaste fourre-tout englobant les formations nées dans le sillage des Sex Pistols et consorts, mais imaginant une musique plus absconse, opaque, déviante.

The Jam - That's Entertainment



À la fin de l’année 1979, le punk n’est plus qu’un vague souvenir. Même (surtout ?) chez la majorité de ses principaux acteurs. Pour Paul Weller, cette lame de fond aura surtout servi de révélateur, lui permettant de réviser à la hausse les ambitions du groupe qu’il dirige depuis 1972. Mais contrairement à nombre de ses contemporains, le gamin de Woking ne cache pas ses racines et affiche ses vraies obsessions : le rhythm’n’blues, The Who, The Beatles et The Kinks (dans le désordre), la soul inventée par Tamla Motown et Stax. Apprêté dans ses costumes noirs, il offre au passé un (no) futur, saute, harangue et plaque des riffs chauffés au fer rouge, épaulé par une section rythmique implacable – le bassiste bondissant Bruce Foxton et le batteur flegmatique Rick Buckler. En deux ans, The Jam a déjà tout connu : les premiers flirts avec la gloire, mais aussi le retour de bâton – un second album bâclé et assassiné par la presse –, ou les remises en question – des maquettes du troisième LP jetées à la poubelle. Mais entre deux rixes et deux déclarations fracassantes, Weller apprend à être plus qu’un simple leader de groupe. Géniteur malgré lui d’un revival mod assez médiocre, le garçon affine sa plume pour devenir le chroniqueur d’un quotidien britannique en pleine déliquescence, réglant son compte à M. Tout Le Monde ou aux écoles privées, stigmatisant le racisme, évoquant les pièges du vedettariat ou dépeignant avec minutie une certaine idée de la culture britannique. Surtout, le jeune homme est un mélomane boulimique, avide de découvertes, qu’il s’agisse de rattraper son retard ou de se plonger dans les nouveautés. Il est aussi une “éponge”, qui s’approprie avec un à-propos éhonté tout ce qui séduit ses oreilles. Un riff, une atmosphère, des arrangements, une mélodie : il pique à l’instinct, et avec la précision d’un chirurgien, façonne des chansons originales.

The Jam - Monday



À l’été 1980, quand The Jam rentre en studio pour enregistrer son cinquième LP en l’espace de quatre ans, le trio est passé dans une autre dimension. Au début de l’année, le single inédit Going Undergound est entré directement à la première place des charts britanniques, un exploit que personne n’a réalisé depuis Slade en 1973. Tournées sold-out, projets parallèles (Paul aide son ami Dave Waller a lancé une maison d’édition de poésie, Riot Stories) et unes de magazines deviennent le quotidien du groupe et de son leader. Surtout, troublé par la prestation des Mancuniens une année plus tôt, ce dernier s’est intéressé à ces formations qui malmènent le rock avec un plaisir certain, en en violant les règles les plus élémentaires. Joy Division (dont le chanteur vient de se suicider), donc, mais aussi Wire, The Pop Group, The Slits, Gang Of Four sont les marottes qui ont rejoint au Panthéon de Weller les Pete Townshend, Ray Davies et autres Lennon. Perméable à ses sonorités, fasciné également par l’âge d’or du psychédélisme britannique, le jeune homme va imaginer un disque sec et nerveux, ample dans ces contrastes, où il réunit ses premières amours et nouvelles passions avec un brio déstabilisant. S’il vole le riff et la basse au Taxman de George Harrison et des Beatles pour le single Start!, imaginant un morceau élastique aux multiples rebondissements (solo déstructuré, final cuivré), il a dressé un mur de guitares sur le vindicatif et menaçant Set The House Ablaze. Auparavant, avec son titre “emprunté” aux disques d’effets de la BBC parus dans les 60’s, – Sound Effects est devenu Sound Affects –, l’album s’est ouvert sur un Pretty Green aux atmosphères pastorales alors que Monday flirte gaiment avec le charme suranné d’une Angleterre presque oubliée. Plus loin, Weller signe avec Man In A Corner Shop l’une de ses plus belles mélodies – toute époque confondue – et Boy About Town affiche une nonchalance qui aurait fait les belles heures du swinging London.

The Jam - Man In A Corner Shop


Le groupe passe alors avec brio d’une chanson à la nervosité contrôlée (Dream Time) à un instrumental ska disloqué (le bizarre Song For The Last Couple), avant de conclure, le poing tendu, sur Scrape Away, une embardée punk-funk tordue et hantée. Et puis, Paul Weller a écrit – en dix minutes chrono, après une soirée arrosée au pub selon la légende – That’s Entertainment, une rengaine étourdissante qui laisse la part belle à l’acoustique, embellie de quelques arrangements d’une pertinence éblouissante (un tambourin stylé, des cuivres discrets, des chœurs lointains, des bandes passées à l’envers) et que seul Morrissey parviendra plus tard à défigurer. Servi par un son d’une sécheresse irrésistible, Sound Affects est avec le recul l’album le plus accompli de The Jam. À la fois sombre et lumineux, oppressant et libérateur, il consacre pleinement le talent d’un gamin de vingt-et-un ans, qui tutoie déjà ses héros. Qu’importe les trente années passées depuis la sortie originelle en novembre 1980, car ce disque est un polaroid même pas jauni de l’Angleterre que l’on aime fantasmer, celle des working class heroes, des maisons de briques rouges et des fumées d’usines, des cafés de Soho et des plages de galets. En trente-cinq minutes, les trois comparses signent l’une des œuvres majeures de la pop britannique, qui n’avait pas besoin des traditionnels bonus (pour la plupart déjà disséminés sur d’autres compilations et coffrets) pour garder toute sa pertinence — d’autant qu’on déplore que soit restée sur le carreau la reprise du She’s Lost Control des susmentionnés Joy Division. Au faîte d’une gloire éblouissante, au sommet de sa créativité – même s’il signe par la suite d’autres morceaux d’anthologie –, Paul Weller ne sait sans doute pas encore que deux années plus tard, presque jour pour jour, il va décider de saborder cette formation que la Grande-Bretagne chérit. Et va longtemps pleurer.
Christophe Basterra
MAGIC RPM  #148


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