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Primary Colours de The Horrors

chronique d'album
Jusque-là, on ne savait pas trop sur quel pied danser avec The Horrors. Ces garçons-là ressemblaient quand même à s’y méprendre à de grands guignols, engoncés dans leur jeans juste au corps, les traits pétrifiés par une dose pornographique de fond de teint plâtreux, servant à l’envi des références piquées dans la discothèque du père. Voire du grand-père. N’empêche. Il était absolument impossible de complètement détester ces damoiseaux, armés de ce je-ne-sais-quoi d’inconscience bravache, de charisme suranné, d’idées soniques stupéfiantes. Et d’accointances cool – du fanfaron Devonte Hynes aux introvertis Hatcham Social, tous copains du chanteur-dessinateur Faris Badwan.

Certes, tout cela n’avait pas suffi pour que le quintette réussisse son premier album, Strange House (2007), trop référencé (une reprise de Screaming Lord Sutch en ouverture), trop second degré (Sheena Is A Parasite, quand même) pour que l’on ait envie de le louer. Même sans caution. Mais il restait encore ces prestations d’un autre temps, ces quelques minutes d’adrénaline pure, de bruit blanc délivré sous une pluie de lumières blanches et stroboscopiques, manifestes punk immaculés qui prenaient aux tripes en assénant de drôles de crochets au niveau des tympans. Toutefois, le (no) futur du groupe semblait destiné à s’écrire en pointillé. Car depuis la sortie de ce disque, pas grand-chose à se mettre sous la dent. Quelques collaborations, une escapade (le clavier Spider Webb et le bassiste Tomethy Furse alliés sous le nom Spider And The Flies), et une reprise de Suicide. Et des rumeurs. Des jours et des nuits, des semaines qui se transforment en mois. Enfermés dans un studio sans fenêtres, coupés du monde extérieur, sous l’emprise d’un producteur nommé Geoff Barrow, l’âme (noire) d’un Portishead ressuscité en figure de proue d’un post-punk décadent pour le troisième millénaire. Pourtant, a priori, rien ne pouvait annoncer Primary Colours.

Un titre en guise de trompe-l’œil. Accompagné d’une pochette qui, elle, annonce la… couleur. Justement. Silhouettes floutées et photo troublée, comme un appel du pied au Pornography (1982) de The Cure, un jaune crépusculaire et mordoré à la place du rouge turgescent de l’œuvre suicidée de Robert Smith. Mais le propos n’est pas éloigné. Dès Mirror’s Image – une fois évanouie l’intro funéraire (party) –, la violence est sourde et l’implosion menace. Claviers en boucles, guitares aiguisées, rythmique martelée portent littéralement le chant d’un Badwan halluciné. Les cinq amis ont donc brûlé les étapes, laissé le seul rock au garage pour venir se frotter aux atmosphères délétères de la fin des seventies et du début des eighties. D’ailleurs, comme un passage de témoin, Who Can Say présente le Velvet Underground (avec John Cale, bien sûr) à Public Image (période Keith Levene, évidemment) et Faris croone avec détachement. C’est précisément à ce moment-là que l’on se souvient que ces chenapans reprenaient naguère No Love Lost de Joy Division.

Et l’ombre des Mancuniens de planer ici et là, comme sur I Only Think Of You, sorte de Decades arrangé par Phil Spector plutôt que par Martin Hannett. Pourtant, alors que Ian Curtis se balance entre les mélodies, The Cure en mode triumvirat surgit une nouvelle fois, menaçant, le temps de Scarlet Fields, quatre minutes et quelque de plongée en apnée dans une obscurité menacée par quelques rayons de soleil aveuglants. Et preuve définitive qu’on n’a pas besoin de Kevin Shields. Et si Three Decades et Primary Colours, les deux titres produits par le vidéaste mélomane et désaxé Chris Cunningham, s’affranchissent dans une facture plus classique, l’apothéose finale qu’est Sea Within A Sea s’offre en copie carbone du Mother Sky de Can, soutenue par une batterie hypnotique pendant que guitares et claviers jouent à cache-cache avant de lacérer un horizon inquiétant.

Alors, à l’aune de ce deuxième album sidérant, une certitude s’impose d’elle-même. Transfigurés en partie par Geoff Barrow, guidés par d’autres ambitions, les Horrors viennent de s’offrir un aller simple pour la postérité. Quoi que leur réserve l’avenir.
Christophe Basterra
MAGIC RPM  #131


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