En 2008, Damon Albarn fêtera ses quarante ans et vingt années d'une carrière qui prend aujourd'hui une tournure stupéfiante. Délivré du poids de la jeunesse, libéré des intimidations de l'histoire du rock, affranchi de toute pression sinon celle d'une exigence personnelle et d'une curiosité de chaque instant, Albarn est un homme neuf qui a tout à inventer : la pop du temps présent au carrefour des genres avec Gorillaz, une musique fantomatique et envoûtante à laquelle on aura bien du mal à trouver un nom avec The Good, The Bad & The Queen. D'abord envisagé comme un album solo conçu avec le producteur Danger Mouse, le projet a agrégé les collaborations pour devenir ce super groupe improbable : Tony Allen tient les baguettes en souplesse, lui qui inventa l'afrobeat avec Fela Kuti ; Simon Tongue, guitariste de feu The Verve, fait un travail d'orfèvre. Dernier embarqué dans l'aventure, Paul Simonon, flamboyant bassiste du Clash, apporte à l'édifice la coloration chaude d'influences dub. Impossible pourtant de réduire The Good, The Bad & The Queen à la simple addition de ses talents tant Damon Albarn imprime de son génie chaque seconde d'une musique aux contours flous, à la fois radicalement neuve et pourtant immédiatement familière. Son chant somnambule flotte sur des mélodies sublimes, qui paraissent émerger du brouillard londonien, portées par des rythmiques très sophistiquées, beaucoup de claviers et des choeurs d'outre-tombe. Nature Springs semble interprété par un choeur gospel composé de fantômes, celui là même qui enclenche la machine à chair de poule sur le final du single Herculean, à couper le souffle. Le tempo s'affole rarement sur The Good, The Bad & The Queen ; les chansons s'affranchissent parfois d'un refrain et suivent leur propre chemin, mais chacune d'entre elles est un tube en puissance : la surannée 80's Life et ses harmonies vocales bringuebalantes, Northern Whale et son gimmick électronique, The Bunting Song ou Nature Springs, profondément mélancoliques. Avec les années et la fréquentation de langues étrangères voire étranges, l'écriture de Damon Albarn a beaucoup changé. S'attachant davantage aux sonorités des mots et à la puissance d'évocation d'images impressionnistes, elle laisse se promener l'imagination au gré de textes libres et inquiets, hantés par la guerre : "I wrote this song years ago late at night somewhere on the Goldhawk road/I was never sure how or why/Before the war and the tidal wave engulfed us all it's true how the world has changed/And I was learning how to change with you". "J'apprenais comment changer avec toi" : une déclaration d'amour magnifique par un artiste qui a fait sa révolution sous nos yeux. Nul doute que l'aventure ne s'arrête pas là, mais pour l'heure, s'il ne fallait retenir qu'un disque dans le passionnant périple de Damon Albarn, ce serait assurément celui-là.