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Winter Women And Holy Ghost Language School (Matthew Friedberger en solo) de The Fiery Furnaces

chronique d'album
En 2006, peu de temps après la sortie de Bitter Tea (2006), le besoin de produire démange une fois de plus la moitié masculine des Fiery Furnaces. Ne souhaitant pas “obliger Eleanor à chanter toutes ces conneries”, et estimant les sorties des deux disques (le sien, et Bitter Tea) trop peu espacées, Matthew Friedberger enregistre un double album solo, Winter Women/Holy Ghost Language School. À l'époque, l'essai sort dans une indifférence générale, la faute étant à mettre sur le compte de la distribution boiteuse assurée par un label mal en point (859 Recordings). Trois ans plus tard, Matthew profite de la visibilité offerte par Thrill Jockey pour rééditer ce double Lp relooké – une nouvelle pochette, plus sobre et lisible que l’original – et remis au goût du jour (avec quatre titres bonus ajoutés a posteriori). Si le but, avec cette réédition, est de profiter du cheval de Troie qu'a pu être I'm Going Away (2009) pour faire parvenir du Friedberger brut à des oreilles vierges, alors on peut parier sur un relatif échec de l'entreprise. Certes, Winter Women contient quelques perles pop, telles que la ballade indolente et mélodieuse qu'est Up The River, ou encore le morceau d'ouverture, Under The Hood At Paradise Garage.

Ces titres élégants, légers et un brin délurés, rappellent toute la simplicité dont les Fiery Furnaces sont capables à leurs heures les plus lucides (comme sur le précité Bitter Tea) : rengaines aux allures sixties, arrangements ludiques à base de claviers et de guitares. Mais, passés les premiers morceaux, la sensation d'indigestion domine. Car enchaîner dix-huit titres – dans lesquels la voix est noyée sous une avalanche de synthétiseurs – sans marquer de pause véritable relève de l'orgie, et plus que jamais, l'avertissement figurant sur Remember (2009) (“Please do not attempt to listen to all at once”) est à prendre au sérieux. Sans parler des bombardements à base de piano et d'effets qui meublent le très conceptuel Holy Ghost Language School, un opéra rock racontant l'histoire d'un businessman anglais qui ouvre une école de langue chinoise avec, pour professeurs, des illuminés frappés par le don de glossolalie. Une narration musicale qui risque d'étouffer les plus chrétiens des auditeurs, et qui ne saurait altérer la réputation de groupe inaccessible qu'a acquise la fratrie Friedberger. En revanche, si l'objectif de cette réédition était de contrebalancer le classicisme de I'm Going Away par un nouveau manifeste pour la bizarrerie, le résultat est clairement réussi.

Et ne parlera donc qu'aux auditeurs patients, suffisamment indulgents pour renoncer à certaines exigences musicales (l'équilibre pop des chansons, le goût pour les repères) et pour se prêter au jeu surréaliste proposé par Friedberger : référencement de détails concrets (le parking avoisinant l'école de P.S. 213 Mini-School), agencement d'éléments historiques (la fondation du mouvement pentecôtiste par William J. Seymour) dans un scénario absurde, goût du collage (le medley instrumental de Rain mêle des extraits de Here Comes The Summer, de Borneo et de My Egyptian Grammar) et du jeu de pistes. Ceux qui accepteront “d'écouter dur”, selon les termes de Mattheu Friedberger lui-même, pourront s'amuser des airs inquiets et oniriques de Holy Ghost Language School, se perdre dans les mélodies hypnotiques (le piano de The Cross And The Switchblade, proche de Ligeti) et se délecter de la drôlerie tant conceptuelle que musicale de cette épopée. Sans cette tolérance complice, Winter Women/Holy Ghost Language School n'apparaîtra que comme un jouet conçu par Matthew Friedberger pour étancher sa soif de créations loufoques – un constat que les bonus ajoutés récemment (tel le déjanté Porcupine Posed A Pricky Problem) ne viendront pas réfuter. Un jouet protéiforme, tantôt lisse et accrocheur, tantôt expérimental et exigeant, mais le plus souvent hermétique.
Catherine Guesde
MAGIC RPM  #139


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