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The Hazards Of Love de The Decemberists

chronique d'album
À deux doigts de se prendre les pieds dans le tapis, les Decemberists ne s’aplatissent pas comme des crêpes mais vacillent un peu sous le poids de leur ambition. C’est un groupe au faîte de son art et de sa créativité, porté par une cote d’amour infinie, qui s’est lancé dans ce projet pharaonique, un album fleuve qui file une histoire et créé des personnages incarnés par différentes voix : une femme nommée Margaret touchée par un sortilège la transformant en animal, son amant William ou encore la reine de la forêt. Ne tournons pas autour du pot de beurre de cacahuètes, nos aînés ont inventé une expression parlante pour décrire ce type d’entreprise : The Hazards Of Love est un opéra rock.

Un frisson parcourt l’assistance, qui voit défiler devant ses yeux les heures les plus sombres du rock dit progressif des années soixante-dix. On tente de se rassurer en se répétant que The Decemberists est l’un des meilleurs groupes américains de ces dernières années et qu’il n’est pas venu les mains vides, puisque la distribution est épatante : la merveilleuse Becky Starck (Lavender Diamond) et l’immense Shara Worden (My Brightest Diamond) campent chacune un personnage récurrent et Robyn Hitchcock en personne vient taper l’incruste. Mais c’est quand même de l’opéra rock pour de vrai, avec son lot d’envolées emphatiques, de ruptures de rythme incessantes, de guitares coulées dans l’acier le plus lourd. C’est d’ailleurs ce qui frappe le plus à première écoute, la puissance de feu du quintette, qui envoie la sauce comme jamais et sonne parfois comme un groupe de métal (The Queen’s Rebuke/The Crossing).

Une fois l’oreille délicate habituée au gros son, la solidité et la subtilité de l’édifice se dévoilent peu à peu. Le thème principal est magnifique, décliné sur les quatre parties très différentes de la chanson Hazards Of Love, le ballet des voix est saisissant (Becky Stark sortie de son cocon hippie est particulièrement convaincante) et les mélodies sont puissantes, incroyablement mises en son (guitares à foison, percussions, claviers, chœurs, cordes épiques). C’est bien ce qui permet au disque de ne pas sombrer dans l’emphase et d’échapper aux trous d’airs et longueurs : une écriture rarement prise en défaut, qui offre son lot de merveilles, comme The Wanting Comes In Waves avec des chœurs et une dynamique à la Pixies, Won’t Want For Love à la fois douce et martiale, Isn’t It A Lovely Night tendre comme l’herbe verte, Annan Water et son folk fiévreux ou The Rake’s Song, déflagration inouïe portée par une batterie explosive.

Au-delà du défi au bon goût qu’incarnent certaines parties de guitare, au-delà  de la lourdeur des enchaînements entre les morceaux, c’est finalement l’admiration qui l’emporte sur la circonspection devant une œuvre aussi singulière. The Hazards Of Love est un disque bigger than life, courageux tour de force au goût de revenez-y, où The Decemberists assume une extravagance et une ambition peu communes dans la production contemporaine. Après tout, il n’y a pas de raison de laisser le monopole du rock progressif aux dinosaures arthritiques et aux médiocres.
Vincent Théval
MAGIC RPM  #131


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