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Disintegration – Deluxe Edition de The Cure

chronique d'album
1989. En à peine plus de dix ans, il s’en est passé des choses pour The Cure. Né de l’urgence du punk et vite devenu emblème post-existentialiste (Albert Camus oblige), le groupe a évolué au gré des humeurs et aspirations d’un aspirant despote ayant fini par trouver une voie sonique qu’il veut explorer dès les premiers soubresauts des eighties. De Pink Floyd à Joy Division, de Nick Drake à Franz Kafka, Robert Smith façonne à quatre, puis à trois, dans ce qui a longtemps été considéré comme la formation parfaite (ledit Smith, Simon Gallup et Lol Tolhurst), une musique où les atmosphères nébuleuses habillent des chansons aux mélodies ondoyantes et allures imaginaires. Alors, le jeune homme semble désireux d’aller jusqu’au bout de ses démons (alcoolisme, drogues et autres exutoires recensés). Pour finir par faire volte-face. D’artiste bientôt suicidé (Pornography, 1982), il va se réincarner en porte-parole d’une génération pas encore X mais déjà paumée, qui va se vautrer dans un mimétisme angoissant. En robes sur le plateau de Champs-Élysées, bronzé dans les arènes d’Orange, le groupe a écrit un vrai hit à la basse piquée à New Order (In Between Days), puis réalisé un best of en guise de piqûre de rappel – cette évidence pop presque toujours présente, même noyée dans l’obscurité. Et lorsqu’il se fourvoie dans un double album indigeste (Kiss Me Kiss Me Kiss Me, 1987), passant en revue son savoir-faire en donnant l’impression d’effectuer des exercices de contrôle, on l’absout – tout le monde n’a pas eu l’idée de piquer à Felt sa meilleure mélodie pour imaginer Just Like Heaven.

Quand se profile la fin de la décennie, The Cure a donc grossi : de trio, il est devenu sextuor. De formation branchée, elle s’est métamorphosée en idole des cours de récré. Mais de cela, Robert Smith s’en moque. Il dirige sa barque comme bon lui semble, occultant toute difficulté qui pourrait se dresser sur sa route. Alors qu’il s’apprête à travailler sur Disintegration, il accueille définitivement le claviériste Roger O’Donnel, originellement convoqué pour épauler sur scène un Tolhurst miné par l’alcool et devenu tête de turc de comparses ne manquant pas une occasion de l’humilier – avant que Smith ne le vire sans prendre de gants, quelques mois après la sortie du disque. Pourtant, ces sessions se déroulent dans une bonne humeur devenue légendaire, d’autant que le leader épouse à cette époque Mary, son amie de toujours. Dès lors, il semble presque paradoxal de voir The Cure renouer avec ce spleen continental qui l’a aidé à devenir légendaire. Mais si, jadis, il choisissait le dépouillement, il multiplie cette fois les ornements (guitares en strates, claviers en nappes). D’ailleurs, réalisé en mai 1989, Disintegration est peut-être l’album le plus gothique de cette discographie pléthorique.

Car tout au long de ces douze chansons qui parfois s’étirent comme un jour de juin (ces introductions instrumentales ET monumentales), les vides succèdent aux pleins, les jeux de couleurs se multiplient. Loin du gris monochrome de Faith (1981), alors que les climats n’en sont pas si différents, le disque laisse percer les rayons d’un soleil déclinant par des vitraux multicolores. Baroques et kaléidoscopiques, épiques et lancinants, les morceaux diffusent comme une douceur d’un autre temps. Un romantisme suranné habite une œuvre qui s’ouvre sur l’élégiaque Plainsong : des synthétiseurs façon grandes orgues et une basse abyssale plantent le décor. Des tourbillons de guitares élégiaques (étourdissant Last Dance) laissent la place aux ambiances mélancoliques (The Same Deep Water As You), une rage contenue (Prayers For Rain) succède à une harangue vindicative (Fascination Street, drôle de mélopée pour dancefloors déglingués).

Sur la chanson titre, Smith lorgne une fois encore vers New Order (Everything’s Gone Green), alors qu’il a signé avec Lovesong une de ces rengaines electropop aux gimmicks ravageurs dont il a le secret… Ritournelle psychédélico-hypnotique (Lullaby) et valse postmoderne (Homesick) cohabitent également dans ce… chant du cygne artistique. Aujourd’hui complété par une version + du live Entreat (tous les titres de Disintegration) et la traditionnelle collection de démos et autres brouillons de faces B (moins intéressante que sur les précédents Deluxe), cette réédition appuie en effet là où ça fait mal… Et pose pour la dernière fois cette question fondamentale : Smith aurait-il dû appliquer à la destinée de son groupe le titre de ce huitième album studio ? Par ici, la réponse semble évidente, tant, après le changement de décennie, la formation fluctuante menée par l’omnipotent despote va multiplier les autoparodies artistiques, les inanités mélodiques – l’album Bloodflowers (2000) excepté. Alors, oui : aussi bien célébré par Stuart Braithwaite de Mogwai que Kyle dans South Park, Disintegration aurait dû être suivi d’un passage à l’acte et s’érige comme le dernier grand album de The Cure. L’ultime disque avant la déchéance a priori inéluctable guettant la majorité des musiciens persuadés de pouvoir rivaliser avec ce temps qui passe inexorablement.
Christophe Basterra
MAGIC RPM  #143


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