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Roots & Echoes de The Coral

chronique d'album
Ils avaient fière allure, les sept mercenaires boutonneux de la Mersey. Lancé sur la même piste étoilée que ses ancêtres nordistes sous l'impulsion de singles insolents, The Coral avait su, il y a une éternité, faire oublier ses contemporains, moins futés et surtout moins doués à l'heure d'écrire l'avenir d'une pop gentiment réac. Son deuxième lbum, Magic And Medecine (2003), glorieuse pièce de soul psychédélique moderne, avait prouvé que ces gamins tenaient sacrément la route malgré la monstrueuse quantité de substances qu'ils s'enfilaient. Mais l'escapade du guitariste Bill Ryder-Jones, à l'aube d'une tournée américaine censée accompagner la promotion de l'inégal The Invisible Invasion (2005), vint interrompre ce joli rêve éveillé du rock'n'roll. "Bye Bye Bill" : il fut donc le premier à tomber. Il en fallait bien un, et ce n'était plus qu'une question de jours avant que le château de cartes ne s'écroulât. D'autant qu'entre-temps, les brebis de Ian Broudie, producteur attitré et mentor mal assumé, s'étaient égarées sur le sentier d'un mini-Lp aberrant (Nightfreak And The Sons Of Becker, 2004), convaincus de pouvoir défier les forces créatrices en avançant les yeux bandés pour ne pas voir l'inspiration s'échapper. Tandis que The Coral quittait Terre, une enfilade de petits gars du Nord y atterrissait, finissait par empocher le magot et détourner définitivement l'attention de ces has-been précoces. Ils auraient pu rejoindre d'autres légendes locales, de celles qu'on se raconte gaiement dans un coin de table dès que le fantôme de Lee Mavers se manifeste. Pas de naufrage, ni pétage de plomb, pourtant. Les garçons sont simplement retournés au bercail. Pour rassembler leurs esprits et repartir sur le sentier de guerre, préconisant cette fois la manière douce, en caressant les contours de cette maîtresse pop qui les avait si bien aimés, plutôt que de la violenter pour forcer son respect. Dans ce happy end, Noel Gallagher campe la marraine bienveillante qui leur ouvre les portes de son palais, en l'occurrence le studio Wheeler End, pour abriter les ébats de la compagnie fraîchement réunifiée, jamais aussi à l'aise que lorsqu'elle surnage dans un joyeux fatras de fils et d'instruments. Cette fois, la magie, plus que la médecine et ses expédients chimiques, opère enfin. Les garnements se sont comme toujours fait plaisir à presser leurs jouets (clarinette, melodica, guitares millésimées, flûte) en vue d'en extraire le meilleur jus. Mais c'est à un autre dessein, désormais plus noble, qu'ils aspirent en se perdant dans ce magma instrumental : trouver la clé d'une musique simple et la servir au mieux. Une simplicité qui, comme chacun sait depuis l'invention de Joyeux Anniversaire, est la plus compliquée à exécuter. Au cours de ce bien nommé Roots & Echoes, il leur suffit parfois d'une pedal-steel, d'un rythme délicatement balayé et d'une métaphore bien sentie pour retrouver immédiatement leur mojo sur un mode introspectif inédit (le savoureux Cobwebs). S'il y a bien désormais une évidence chez The Coral, c'est qu'ils n'ont plus peur. Peur de prendre l'axe 90 de la M62 à toute berzingue et à contresens, malgré les passages des poids lourds The Lightning Seeds, The Stone Roses et autres Shack. Peur de se découvrir une âme et de l'exposer, malgré les lambeaux de chair qui suintent et les émois qui dépassent. L'expérience a offert une nouvelle maturité à ces lads aux mâchoires serrées, adeptes du "no bullshit". Le revenant Bill Ryder-Jones devient sauveteur du groupe malgré lui, en signant l'écriture de quelques arrangements de cordes, débordants de sensualité pale (Rebecca You) et d'élégance hitchcockienne déphasée (Music At Night). La voix profonde, nasillarde et cassée de James Skelly creuse un peu plus la faille de ces mélodies salées et de ces images tremblantes convoquées dans des titres du calibre de Jacqueline, bien plus solaire et attirante que chez Franz Ferdinand. Planté dans le beau décor grave de sa ville industrielle, ce conteur hors pair observe, immobile et impuissant, cette jeune vie qui semble déjà lui filer entre les doigts, étranger à lui-même et aux autres. Qui a besoin d'une reformation des Libertines quand In The Rain cadence l'aliénation mieux que quiconque sur les deux temps du rock'n'roll ? La torpille Who's Gonna Find Me, en ouverture, propulsée à raison en direction des charts britanniques, rappelle aussi qu'il n'y a guère que ce groupe pour réanimer la soul blanche, la gaver de substances psychédéliques et l'envoyer minauder sur une piste de danse. Il y a toujours ce souci très coralien de susciter des échos familiers en les modulant à leur guise, comme l'illustre la lamentation céleste Not So Lonely, convoquant le tropicalisme sous le ciel gris du Wirral. Quant aux incantations mystiques de Music At Night, et ses percussions légères comme un souffle d'air hivernal à la Nouvelle-Orléans, elles se mêlent à une ambiance de film noir pour clore en beauté ce disque magistral. Roots & Echoes ? Des racines et des ailes, plutôt.
Estelle Chardac
MAGIC RPM  #113


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