Les "Summers Of Love" qui ont secoué l'Angleterre entre 87 et 90 auront bien marqué une révolution, à la fois dans les mentalités et au sein même du paysage musical. L'atmosphère qui enveloppe alors le Royaume-Uni d'un joyeux nuage extatique et dansant a contribué à ouvrir les esprits et à intensifier la création musicale. Au grand bonheur de tous les mélomanes.
A l'esprit frondeur et irrévérencieux du rock se mêlent les effets positifs de la house. Hélas, cela ne dure pas et chacun est sommé de choisir son camp. Certains indie-kids retournent vaquer à de nouveaux revivals plus ou moins insipides, laissant les idoles d'hier mordre la poussière. D'autres changent d'avis et, reniant souvent leur passé, vont grossir les rangs du clan house. Les plus élitistes se retranchent dans les clubs, avec une nette préférence pour la techno et l'ambiant. Quant à la frange radicale, elle retourne vers l'underground de fêtes illégales orientées hardcore que le corps policier se fait un plaisir de pourchasser.
Certains, cependant, refusent de choisir. Ainsi, des clubs comme le Whirl Y Girl à Londres, ainsi que les soirées Club Dog réunissent avec succès les nostalgiques de "Madchester" alors que dans son coin, le collectif Boy's Own constitué notamment des mythiques DJs Farley, Heller et Weatherall maintient un esprit unique d'ouverture avec la création du label du même nom, puis, plus tard, d'un autre tout aussi crucial, Sabres Of Paradise.
Tom Rowlands et Ed Simons sont parmi ces irréductibles qui ont gardé un esprit ouvert. Ils se sont rencontrés en 89 à Manchester où ils étaient tous deux étudiants et (grands) fêtards devant l'Eternel. Rapidement inséparables, les deux amis entament une activité de DJ en commun. Ils sont tous deux admirateurs éperdus des Beastie Boys, aussi décident-ils d'adopter, en hommage au collectif de rappers US, qui a produit le Paul's Boutique de ces derniers, le pseudonyme de The Dust Brothers.
Plus qu'une simple marque d'estime, il faut voir ici une véritable profession de foi car, comme les Beasties au sein du rap US, les Dust Brothers UK n'ont de cesse de déranger à coups de pieds expérimentaux une fourmilières techno anglaise sclérosée par une forte division en cliques quasi-hermétiques. Aussi sensibles à l'attitude et aux frissons électriques du rock qu'aux samples stridents et urbains du hip-hop, ils sont généralement grands fans de funk et d'acid-house, ce qui fait dire à Tom : "Nous faisons du hip-hop avec l'esprit de l'acid-house".
Leur style, unique et tape-à-l'oeil, attire l'attention des clubbers mancuniens qui, après quelques moments d'hésitations, se rendent en masse dans les arrières-salles de ces clubs jusqu'alors réputés infréquentables. Les Brothers y font leurs débuts, mêlant allègrement Slam et Desmond Dekker, Flowered Up et µ-Ziq, en passant par les Beatles. Malgré leur technique de mix très insuffisante, ils communiquent folie et excitation. Ils sont rapidement plébiscités, ce qui leur permet de mettre ainsi sur pied en 93 leur propre soirée hebdomadaire, la légendaire Naked Under Leather ("Nu sous le cuir") dont le nom traduit cette jonction qui leur est chère entre le fantasme rock du cuir et l'abandon sensoriel propre aux clubs.
Parallèlement, le duo se découvre des talents de remixer en se faisant la main sur Lionrock et Ariel (dont Tom a fait partie), mais surtout ne peut résister à l'opportunité de publier un premier disque, Song To The Siren, en août 92. Sorti en white label pour la modique somme de £300, le morceau s'inscrit dans la lignée des classiques Beat Dis et Megablast de Bomb The Bass mais aussi de l'énorme Pump Up The Volume de M.A.R.R.S. et attire l'attention de Junior Boy's Own, écurie des divins One Dove et Underworld, qui le réédite en février 93, en y ajoutant deux remixes de Sabres Of Paradise.
Dès lors, les événements s'enchaînent rapidement pour les deux compères, dont les arrangements extrêmes sont sollicités. Leftfield, Republica mais aussi des grands noms de l'indie comme Primal Scream, The Charlatans ou Saint Etienne leurs confient des morceaux à remixer. Toutefois, ils se sentent éloignés de la plupart de leurs acolytes du milieu dance/techno pour qui l'appartenance à une famille est souvent gage de crédibilité. Allant à contre-courant, les Dust Brothers prônent au contraire l'ouverture du mouvement au plus grand nombre. Pour cela, il faut voir loin et être ambitieux. Ils n'hésitent pas à déclarer vouloir enregistrer "l'album classique, celui que beaucoup ont tenté de réaliser sans jamais réussir, celui qui amènera enfin la dance-music dans la cour des grands".
Cette prétention leur vaut l'animosité de certains de leurs confrères DJs, animosité que les Brothers attisent en condamnant la cooptation, voire l'incompétence de certains. "Beaucoup de types ont fait une carrière entière grâce au copinage. Nous ne mangeons pas de ce pain-là". Ou encore : "Tous ces anonymes qui restent affalés dans leur chambre en sortant uniquement des white labels sont l'une des causes de l'absence de progression dans cette musique ces quatre dernières années". Dans la logique de ces attaques, ils déclarent respecter Orbital, Richie Hawtin et Richard James pour "n'avoir pas eu peur de rechercher la célébrité". Le genre de discours qui ne dépareillerait pas dans la bouche de morveux indies comme Menswear, Gene ou Oasis auxquels les Dust Brothers contestent le monopole de seuls "porte-paroles de leur génération".
Conscients de l'isolement auquel ils se condamnent, ils assument même si c'est parfois avec amertume : "Je n'ai pas la sensation de provoquer les gens. Peut-être est-ce dû à mon manque de respect envers la techno originelle de Detroit que tout le monde cherche à recréer aujourd'hui. Désolé, mais moi ça ne m'intéresse pas. De toute façon, le comportement agressif des gens indique que nous ne les laissons pas indifférents, ce qui est plutôt bon signe" conclut Ed, le plus agité des deux.
Après le succès indéniables des EPs 14th Century Sky en février 94, sur lequel figure le classique Chemical Beats, et My Mercury Mouth en mai 94, ils animent dès juin le fameux Heavenly Sunday Social, aboutissement de l'esprit ouvert qui est maintenant leur marque déposée. Dans la foulée, ils signent avec Virgin en septembre. Pourtant, la consécration tant attendue, que doit constituer la sortie du premier album, est retardée par... un procès. Par peur de leur succès, les Dust Brothers US leur imposent de changer de nom en Chemical Brothers.
Pour clore cet épisode, le duo baptise son album Exit Planet Dust. Il est précédé en mai dernier par le single Leave Home, soutenu par Underworld et Sabres Of Paradise qui retravaillent superbement le morceau.
Si l'album n'est peut-être pas le "classique" tant désiré, Exit Planet Dust n'en reste pas moins, après Screamadelica et Dubnobasswithmyheadman de Underworld, un intéressant et varié ciment de réconciliation entre le monde de la techno et celui du rock. A l'instar de Prodigy ou des sous-estimés 25th Of May, Ed et Tom incluent dans leurs rafales rythmiques très percutantes des atmosphères de jeux vidéos et des sirènes tourbillonnantes. Ils réaffirment également leurs liens étroits avec l'éthique rock au moyen de nombreux samples de guitares saturées, qui provoquent des rushes d'adrédaline comme beaucoup de disques dudit genre n'en procurent plus.
Ils ont également invité Tim Burgess des Charlatans au chant sur Life Is Sweet et se déclarent flattés d'avoir été samplés par... les Boo Radleys ! Quant aux sonorités acid, bien que toujours présentes, elles ne parviendront probablement pas à obtenir l'adhésion de la frange la plus obtue du public indie, qui qualifiera probablement ce disque peu nuancé et énergique de criard. Libre à eux, mais ils seront bien les seuls.
La fringale de succès, associés à des performances live d'ores et déjà légendaires par l'intensité qu'elles dégagent, ont permis aux Cheminal Brothers d'atteindre en peu de temps le statut de valeurs sûres. Et leur avenir paraît assurer puisque l'illustre Bowie en personne leur fait de l'oeil... Ces deux fortes têtes pourraient alors, à condition d'éviter le piège de la répétition, devenir l'incarnation vivante du rock de demain.