Dans nos jolies contrées, plus le temps passe, moins The Charlatans passionne les foules. Après tout, me direz-vous, ça arrive. Ce pourrait même s’inscrire dans une certaine logique, vu que pléthore de groupes finit souvent par s’autoparodier quand ils auraient mieux fait de partir en fumée. Mais dans le cas présent, cette équation impitoyable pose problème. Car, comme le vin dont nous (les Français, pas seulement la rédaction de ce magazine) sommes de fins connoisseurs, la troupe menée par le lippu Tim Burgess n’a cessé de se bonifier avec les ans. Entre autres parce qu’elle a eu l’intelligence de se rendre perméable, tout en les assimilant avec une aisance incroyable, à de nouvelles sonorités afin d’enrichir des compos toujours restées à haute teneur communicative. Mauvaise pioche de par chez nous, donc, puisque, visiblement, on aurait tant aimé que le groupe reste engoncé dans les clichés qui les ont propulsés au sommet dès le début de leur carrière – cette ritournelle gnan-gnan qu’est The Only One I Know. Aujourd’hui, une indifférence hexagonale quasi-générale accueille ainsi You Cross My Path, dixième chapitre studio d’une histoire joliment écrite par les survivants d’une certaine génération dorée de la pop made in Britain. Un disque crâne et volubile où le chanteur au visage d’éternel ado – malgré la quarantaine tout juste entamée – a décidé de rendre hommage à ses passions adolescentes. Soit Manchester, et tout ce qui s’ensuit. Factory Records, la Haçienda, Magazine et The Smiths. Une certaine vision de l’hédonisme, un sens implacable de la notion même d’histoire. Alors, les Charlatans offrent en dix chansons (pour ce qui restera peut-être comme leur meilleur album) toutes les (dé)raisons qui ont fait basculer, un jour, l’univers d’un adolescent, happé par le tourbillon des premiers émois musicaux. Et il est incroyable de constater comment le quintette a su s’approprier les “tics” de certains de ses aînés jusqu’à les magnifier. En ouverture frondeuse, Oh! Vanity efface l’amertume de la fin en eau de boudin de New Order. Mélodie lumineuse sur fond de basse en apnée (une constante, tout au long du disque), rythmique métronomique et refrain porté en étendard. Alors que Bad Days montre à Morrissey le chemin qu’il devrait emprunter – nervosité exacerbée, romantisme tourmenté –, The Misbergotten marie une electro rusée à une pop décomplexée, tout comme l’imparable Missing Beats (Of A Generation). De générations – et de leurs différences –, il pourrait ne plus en être question après cet album, tant ces compositions se dévoilent à la fois en madeleines de Proust pour les anciens et Nouvel Horizon – jusque-là ignoré – pour leurs benjamins. Impossible de résister à la nostalgie badine de A Day For Letting Go, de son orgue oblique et son intro-hommage à She’s Lost Control, ni à l’évidence inexorable de You Cross My Path, petit chef d’œuvre de rock nerveux et revanchard. Alors, on préférera ne pas trop analyser la signification exacte du dernier titre, This Is The End, pour se rappeler que Burgess clame haut et fort sur Bad Days qu’il se sent “younger than yesterday”. Il n’est pas le seul.