Depuis sa mythique cassette démo de mai 1996 invoquant l'esprit du Londres underground de 1966, Pink Floyd et Soft Machine initiaux, Tanger reste le plus énigmatique et passionnant des groupes français. Ce troisième en fait quatrième album procède d'un romantisme psychédélique aussi rare que complet : sexe et émotion, narcissisme constituant, inceste comme ultime destination spirituelle, nostalgie innée, destin tatoué, masochisme sublimé, avenir compris comme une émanation mystérieuse du passé plutôt qu'un véritable futur. La mort, la guerre, la trahison, menacent, et l'on n'y peut rien que constater, et conjurer. Les mélodies, plus rondes et tendres que jamais, proustiennes, feraient, si l'on n'y prenait garde, penser à Robert Wyatt ou au Procol Harum de Grand Hôtel. Et, ça tombe bien, Philippe Pigeard, l'esprit de Tanger, le gardien de ce temple exempt de marchands, chante majestueusement, y compris les morceaux rapides, sur lesquels il évoque parfois Bashung donnant un sens supplémentaire à cette fantaisie e ffectivement militaire, qui pourrait bien capturer l'air du temps comme le fit le Déjeuner En Paix de Stephan Eicher en 1991. L'Amour Fol, dont le titre désuet paraphrase André Breton, bénéficie de la production extraordinairement claire et limpide de Kid Loco, idéale pour accommoder aussi bien cette atmosphère orageuse, orpheline du temps perdu, que les arrangements ciselés de David Sinclair Whitaker, cordes et cuivres, dernièrement entendus chez Beck (après Nico, Gainsbourg, Marianne Faithfull, Air, etc.). Ainsi, aucune luxuriance, aucun baroque gratuits, ne viennent surcharger un panorama émotionnel osé, tourmenté par la destinée, le changement, des coeurs, des vies, aussi certains et cruels que ceux de la météo et de l'humanité. Rien n'est permanent que le danger, l'anxiété, et le désir sans lequel rien n'avancerait. De pures chansons (Le Petit Soldat, Barfleur) réussissent le prodige de sonner "jouées", s'immisçant organiquement dans un ensemble basé depuis toujours sur l'improvisation que son socle soit un long groove hendrixien (Nuits De Rêve) ou une lamentation détachée à la Golden Brown (Love Song). "La révolte, et la révolte seule, est créatrice de lumière et cette lumière ne peut emprunter que trois voies : la poésie, la liberté et l'amour", déclarait Breton, dingue de passions, entre Front Populaire et Hitler. Le parallèle fonctionne. Car de là vient le Tanger.