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Entrevue - 20/12/10 de Sufjan Stevens

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À l’issue d’une demi-décennie passée faire à peu près tout sauf un nouvel album, l’enfant chéri de la pop américaine revient profondément changé mais pas méconnaissable, amoché mais triomphant. Dans un mouvement aussi périlleux que salutaire, Sufjan Stevens signe avec The Age Of Adz son disque le plus singulier et personnel, à la fois centré sur lui-même et ouvert sur de nouveaux horizons accidentés, traversé de violents spasmes dépressifs mais ardemment confiant et humaniste. On y lit en filigrane le récit d’une bataille intime et artistique guidée par une stupéfiante conscience de soi et de son travail. Entretien rare, exclusivement consacré au tourbillon infernal dans lequel ce génie a plongé sa vie et son œuvre dans un même élan impulsif et fou. [Article & interview Vincent Théval].

Scier la branche sur laquelle ont est assis, c’est l’expression qui convient. Après cinq années de valse-hésitation, Sufjan Stevens a enfin repris le chemin des studios pour donner une suite au classique absolu de la décennie passée, Come On Feel The Illinoise (2005), fantastique somme orchestrale et narrative, nouveau creuset de la pop américaine. Entre fatigue de soi et hystérie créative, des élans a priori contradictoires ont eu raison d’un style très singulier, dernière frontière entre la pop, le folk, les musiques répétitives, les créations classiques du XXe siècle. Voilà un artiste qui a eu l’audace incroyable de s’attaquer à deux de ses qualités emblématiques, deux des raisons qui ont fait tomber les gens en amour : sa voix d’une douceur angélique et ses arrangements tendres et opulents, amoureusement conduits au creux des vallées fertiles d’une inspiration extraordinaire. Toutes choses dynamitées sur The Age Of Adz, un disque monstrueux où Sufjan Stevens réussit le tour de force de tracer une ligne de fracture profonde tout en se restant fidèle. On sera à cet égard bien inspiré de réécouter tous ses disques depuis A Sun Came (1999) pour y trouver les indices du séisme qui secoue les nouvelles chansons de l’Américain. Un tremblement de terre intime et esthétique sur lequel Sufjan Stevens s’explique sans détour lors d’une conversation téléphonique matinale outrageusement dense, compte tenu de l’heure à laquelle elle se déroule. Il est 7 heures à New York, mais notre homme est frais et dispo come un gardon.

À quelques jours de la sortie de son nouvel album et du début d’une tournée américaine à rallonge, ses journées sont longues et bien remplies, trop pour que Sufjan Stevens se préoccupe des premiers retours critiques sur The Age Of Adz. Le début de l’entretien tourne brièvement au contre-interrogatoire quand, au détour d’une question, il demande tout de go ce qu’on pense du disque. On ne veut pas l’embarrasser avec les superlatifs, on répond pudiquement et surtout rapidement. Parce que ce sont quatre pages de questions qui doivent faire des allers-retours transatlantiques pendant la toute petite heure qui nous est impartie. On n’en posera pas la moitié, tant les réponses sont détaillées, réfléchies, honnêtes et passionnantes. Elles dressent le portrait d’un homme rescapé de temps difficiles, qui écoute autant son instinct que son intellect et puise dans un équilibre émotionnel instable l’énergie d’aller au bout d’intuitions et d’idées phénoménales. Un homme qui tombe et trouve le salut dans la chute. Le manque de temps nous a empêché de poser la question mammouth sur le “50 States project”, gardée sous le coude au cas où. Mais finalement, la réponse s’est imposée toute seule : en consacrant The Age Of Adz à ses états d’âme, Sufjan Stevens a mis à jour un nouveau monde, qui ressemble étrangement à l’ancien, mais en plus dévasté et aveuglant. Il en livre ici un peu de la genèse.



The Age Of Adz
est un album très particulier. Es-tu spécialement attentif, impatient ou anxieux de connaître les réactions du public?
Sufjan Stevens : Non, pas vraiment. Je ne pense pas particulièrement au public quand je travaille. Surtout pour ce genre de disque, très impulsif, très instinctif, qui a été écrit dans une atmosphère presque hystérique, à un moment où j’avais beaucoup de matériel à ma disposition. Mais je n’ai jamais prêté attention à ce que pouvaient penser les auditeurs, même pour mes autres albums, qui avaient un côté plus accessible et engageant pour le public. À vrai dire, je ne me suis pas encore posé la question de l’accueil de The Age Of Adz. On verra bien.

La première chose qui vient à l’esprit à l’écoute, c’est que tu as dû connaître des moments difficiles ces derniers temps.
Oui… Je ne peux pas dire que ma vie soit tragique, je suis plutôt privilégié. Mais j’ai parfois du mal à gérer mes émotions, à les replacer dans un contexte et à me situer correctement par rapport au monde qui m’entoure. Et c’est tout l’enjeu de cet album, qui est plus impulsif et davantage centré sur ma vie émotionnelle. Il ne traite pas tant de la passion que de la guérison. J’ai effectivement eu des moments difficiles ces deux dernières années, mais sans doute ni plus ni moins que toi ou quelqu’un d’autre. (Rires.) Et il y a vraiment quelque chose de presque physique sur The Age Of Adz, qui est de l’ordre de la guérison. Je voulais parler davantage de moi, être plus explicite et l’être de façon impulsive, y compris musicalement. Ça a été un processus très intéressant.

Peux-tu nous parler du peintre Royal Robertson, qui est l’une des inspirations de l’album et dont l’une des œuvres orne la pochette de The Age Of Adz ?
C’est un artiste outsider, originaire de Louisiane. De métier, il était peintre d’enseignes, mais il a toujours créé. Il était très pauvre, vivait dans une petite maison avec ses onze ou douze enfants. Il souffrait d’une maladie mentale, qui ne cessait d’empirer et il s’est mis à délirer, à être obsédé par les extra-terrestres, à avoir des visions, des bouffées d’anxiété et de paranoïa ou des “Out-Of-Body experiences” (ndlr. expérience pendant laquelle la conscience semble se décentrer par rapport au corps). Il a fini par se retrouver seul, sans femme ni enfants, et à se consacrer à son art de façon complètement obsessionnelle. Il peignait ses visions et y mélangeait ses croyances et pratiques spirituelles mais aussi de la numérologie, de la mythologie, des images héritées de comic books. C’est très troublant parce que son travail a quelque chose de primitif et juvénile, comme certains dessins d’enfants à l’école, avec des pistolets, des voitures. Et en même temps c’est assez abouti et sophistiqué, avec un langage visuel très singulier. Il y a aussi dans ses œuvres une dimension prophétique, visionnaire. Il n’est pas très connu, par autant que Henry Darger, par exemple, une figure importante de l’art outsider. Mais un de mes amis, lui-même artiste et passionné par ces formes d’art, l’a découvert, lui a rendu visite il y a des années (ndlr. Royal Robertson est mort en 1997) et a commencé à collectionner ses œuvres.

Et un jour, cet ami que j’ai rencontré à New York, m’a montré cette collection et m’a beaucoup parlé de Royal. J’ai découvert non seulement son travail mais aussi sa vie, sa maladie tragique. Et à un moment où je travaillais sur de nouvelles musiques, je me suis inspiré de certains des textes qui apparaissent sur ses peintures ou ses dessins. Je les incorporais jusqu’à obtenir des collages, des patchworks de textes de Royal Robertson. Ces dernières années, j’ai traversé dans mon travail une crise très profonde, avec le sentiment d’être prisonnier des mêmes processus de création. Ça ne me semblait pas sain. Je me suis senti isolé, en rupture avec mon travail, avec le monde. Et dans cette sorte de dépression, le travail et la vie de Royal ont été d’une grande inspiration. Voilà un artiste qui s’est complètement replié sur lui et son travail, jusqu’à ne plus pouvoir s’inscrire dans la société, quelqu’un qui a sacrifié sa santé, sa vie de famille. Et il m’a semblé qu’il représentait bien ce qui pouvait se passer quand on n’était pas en accord avec sa santé et son travail. Je crois qu’il y a quelque chose à prendre de son expérience. Ça peut aussi être dangereux d’aller trop loin.

C’est donc à la fois un disque très personnel et très inspiré par le travail d’un autre artiste.
Je n’ai pas voulu écrire un disque sur Royal Robertson et bien des chansons n’ont aucun rapport avec lui. Mais j’ai senti un lien entre sa vie et la mienne, même si objectivement tout nous sépare : je suis un musicien blanc du nord des États-Unis, je mène une vie plutôt confortable et privilégiée. Je n’ai pas non plus de maladie mentale et je suis très sociable. Royal était un peintre noir du Sud, qui s’est battu contre la maladie mentale. Il était très isolé, asocial. Mais en dépit de ces différences fondamentales, j’ai senti des similitudes avec l’environnement émotionnel de son œuvre. Il m’a semblé qu’il y avait un lien entre son imaginaire et son obsession pour le cosmos. Quand on est à ce point isolé et qu’on travaille avec son imagination, on fait appel à des expériences très profondes, transcendantes, secrètes et étranges, qui touchent à la vie du cosmos. Les peintures de Royal représentent ça. Et en même temps, Royal était enfermé en lui-même, prisonnier de son corps. Et à un moment, dans mon travail, je me suis senti très limité par mon corps, par mon incarnation, par mes sentiments. Il y avait comme un conflit en moi, comme si une vie liée à l’imagination, à la spiritualité, était prisonnière de mon corps. Ressentir dans sa chair des choses comme un chagrin d’amour, la solitude, la douleur, la maladie, c’est quelque chose d’assez abstrait.

Il y a quelque chose d’abstrait dans tes nouvelles chansons.
Oui, je crois que les anciens morceaux étaient davantage basés sur la narration, la mise en place d’une histoire, des mécanismes de fiction. Mais sur le nouvel album, c’est plus abstrait, plus proche de la poésie. C’est quelque chose qui a à voir avec le subconscient, ça n’a pas toujours de sens. C’est plus direct, impulsif.

MAGIC RPM  #147


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