Qu'il semble lointain, le temps où le phrasé nasillard d'Adam Drucker, alias Doseone, mitraillait frénétiquement les boucles lo-fi de son compère Jeffrey Logan, alias Jel, tel un tireur d'élite s'échinant à désagréger une cible bien trop proche de lui, et de son talent. Le duo s'appelait Themselves et sévissait chez les persécuteurs de hip hop Anticon, dont certains se gaussaient des ambitions affichées avec une prétention qui avait de quoi agacer. Alors que paraît, six ans après, le deuxième album de Subtle (projet qui voit le tandem s'adjoindre les services de quatre instrumentistes), force est de constater que les ambitions affichées alors ont été largement assouvies, voire dépassées. Jel, séquenceur rythmique hors pair, est désormais le maître d'oeuvre d'architectures sonores entremêlant samples multipliés, guitare, batterie, violoncelle, harpes ou synthétiseurs, que Doseone éclabousse d'une classe vocale aux tons multiples. Le diptyque A Tale Of Apes I & II accouplent ainsi dès les premières secondes une structure hip hop souveraine à un refrain chanté irrésistiblement pop, avant de nous entraîner vers les atmosphères plus intimes et brumeuses de Fog. L'instant d'après, des guitares déglinguées façonnent un Middleclass Stomp en plein émoi noisy, avant que le riff cold wave de l'inquisiteur Midas Gutz ne diffuse un brouillard lugubre. Plus loin, le tube programmé The Mercury Craze, au beat insolent d'évidence, nous fera danser jusqu'à nous en briser les rotules, à moins qu'il ne soit destiné à faire se lever de sa chaise roulante Dax Pierson, claviériste gay de Subtle laissé paralysé des membres inférieurs suite à un accident de la route survenu durant la tournée américaine du groupe. Cela étant dit, il est diablement difficile de décrire For Hero: For Fool, tant il s'avère mouvant et mutant, au diapason du flow versatile de son conteur. Il est d'ailleurs temps d'affirmer l'importance de Doseone dans le paysage musical actuel, lui qui aura pris part aux aventures soniques les plus passionnantes de son époque (Themselves, 13&God, cLOUDDEAD, Deep Puddle Dynamics, sa collaboration avec Boom Bip), et participé à l'éveil de cet abstract hip hop artisanal dévolu à des blancs-becs américains et canadiens armés de leur seul sampler, autant passionnés par Public Enemy que par Johnny Cash ou Massive Attack. Cette musique a pris depuis une toute autre ampleur et, fidèles à leurs prétentions démesurées, les membres fondateurs d'Anticon ont fini par inventer le rap progressif.